De quoi parle t’on vraiment ?

Il y aurait beaucoup à dire. Tellement que l’on ne saurait par où commencer. J’étais perdu dans ma rêverie lorsque la voix du vieil homme m’en extirpa.

Je ne me souviens plus du nom de ce petit square en bas du chez moi, d’ailleurs il semble que je n’ai pu retenir grand-chose de cette époque. Juste cette voix qui s’adressait au jeune homme que j’étais alors.

Il devait y avoir des marronniers, leurs bogues piquantes écrasées jonchaient le sol, des tâches vertes sur le beige du sable, et par ci par là la luisance des fruits bruns ramassés par les gamins.

Il y a des cris de gosses tout autour, le grincement des roulettes des caddies traversant l’espace , peut-être aussi la stridence des cris des martinets, je ne sais pas si je réinvente la scène en l’écrivant où si je l’ai vraiment vécue. Tout est tellement confus en général entre l’imaginaire et le réel quand je m’assois dans ce café pour évacuer un trop plein sur le papier.

Je tourne donc la tête pour voir l’homme. Visage parcheminé, une casquette, des mains fripées qui s’accrochent au journal du jour. Un regard d’enfant au centre de tout ça.

Je vous ai dérangé dans votre méditation veuillez m’excuser jeune homme, je parle tout haut de plus en plus ces derniers jours.

J’ai du répondre y a pas de mal en même temps que j’ai songé à me lever du banc et à détaler pour m’enfoncer plus avant dans l’anonymat de la ville. A 20 ans je n’avais pas envie de perdre du temps à discuter avec un vieux sur un banc public, c’est toujours plausible désormais.

Mais quand je dis perdre du temps, ce n’est pas tout à fait cela. Je vois bien que les choses ont changé malgré tout, j’en ai plus de 60 désormais. C’est plus une question d’émotion je crois, je n’ai pas envie des émotions pour rien, je n’ai pas envie de me retrouvé piégé dans des émotions qui ne me regardent pas voilà tout.

Mais alors pourquoi est ce que ça me revient d’un coup, pourquoi cette phrase particulièrement ? Je peux coller ça sur le fameux syndrome de la page blanche et botter ainsi en touche.

Quelle farce cette histoire de page blanche, où de toile blanche pour les peintres. C’est vrai qu’il y aurait beaucoup à dire, tellement que l’on ne saurait pas par où commencer.

Ce n’est surement pas parce qu’on a rien à dire. Ce serait trop facile.

Pourtant je suis resté. J’étais de toutes manières désœuvré. Certainement entre deux emplois d’intérim, une sorte de vacance.

Etre ici ou être ailleurs quelle importance.

D’ailleurs le vieux aussi callait sur la suite. Une fois son préambule étalé il restait pensif en regardant les marrons rejetés au sol par les mains des gamins.

On prend on jette c’est comme ça dit-il soudain après un silence qui frôlait la gène.

Et je crois que ça m’allait.

En plus d’avoir lâché mon dernier boulot, j’en avais terminé avec Betty. C’était juste à l’automne de cette année là et j’avais noté le mot inéluctable en marge de ce carnet, le 16/10/1980. Je commençais par la date, les choses me reviennent par bribes.

Ecrire la date était une façon d’amortir quelque chose. De ralentir le flux un instant. Et ensuite je pouvais m’en donner à cœur joie pour déballer toutes mes fadaises.

Il y a tant à dire avant de trouver les bons mots ajouta le vieux à nouveau.

J’avais servilement noté sa dernière réplique car elle me paraissait sonner comme une prophétie, et j’ai toujours adoré les oracles de hasard.

D’ailleurs je ne comprends toujours pas pourquoi ceux ci sont invisibles pour la plupart des gens. Je ne cesse pas d’en voir à tous les coins de rue.

Sauf qu’ils n’ont pas de boutique, pas de plaque, pas d’enseigne.

Sans doute suis je seul à les voir, je me dis ça encore après tout ce temps.

Ensuite j’ai du dire sur un ton un peu arrogant : Et vous les avez trouvés ces fameux mots ? tout en me levant sans attendre la réponse et m’enfuir un peu plus loin pour rejoindre le cœur battant de la ville.

Commedia Collection privée 200×100 cm Patrick Blanchon 2015

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