Toute la misère du monde.

On ne peut pas recueillir chez nous toute la misère du monde. Elle répétait ce qu’un autre avait déjà dit avec une mimique un tantinet professorale qui m’agaça immédiatement.

C’était foutu.

Malgré les éléments remarquables d’une plasticité affolante qu’elle exhibait un peu trop naturellement , je décidais de conserver tout mon sang-froid et de faire comme d’habitude, c’est à dire hocher la tête gravement sans rien dire.

Qui ne dit mot consent évidemment, vous ne pouvez qu’être d’accord ajouta t’elle comme on ajoute une goutte pour faire déborder un vase déjà parfaitement rempli.

Je fis un effort pour n’afficher aucune expression particulière.

Devenir le miroir le plus fidèle de sa bêtise, par un assemblage rapide de tous les éléments qui peuvent donner le change.

Un œil de poisson mort, la ligne centrale de la bouche parfaitement horizontale, et, en respirant calmement changer la tonalité de la peau pour rompre sa roseur naturelle d’une légère touche olivâtre.

Enfin con à souhait je pu me concentrer sur ce que j’avais envie de faire dans la minute suivante.

De toutes évidences elles ne pigeait rien aux 4 nobles vérités du bouddhisme dont la souffrance est la principale.

Mais elle avait tout de même une jolie plaque dorée gravée en lettres anglaises : Isabelle Machin Thérapeute Diplômée de Sophrologie

Mon regard s’égailla sur le cadre dans lequel nous nous tenions et l’ensemble acheva de conforter mes craintes.

C’était un mélange de tons pastels sans contraste, une sorte de cacophonie de douceur, une bouillie de bonne intentions avec un je ne sais quoi de perversion enfantine, à n’en pas douter.

Je me levais soudain comme si quelque chose me treuillait vers la verticalité. Ce n’était pas vraiment désiré, c’était imposé par la circonstance.

Me relever de ce putain de fauteuil me demanda de réunir tout ce que j’avais pu connaitre dans le temps pour échapper à une sensation agréable, située entre la somnolence et le sommeil profond. J’eus même ce gout pâteux dans la bouche comme lorsqu’on se réveille d’une trop longue sieste après un repas trop riche.

Ne voulant pas toutefois paraitre désagréable, j’employai alors des trésors de mensonges, donc de diplomatie pour prendre congés, prétextant un rendez vous important dont je venais tout juste de me souvenir.

Elle ne fut pas dupe et pour parachever la scène elle se renversa contre le dossier de son fauteuil à elle, avec un petit air satisfait.

Donc vous fuyez comme d’habitude se moqua t’elle.

Le ton était légèrement haut perché ce qui me réjouit tristement, car on ne pouvait ignorer l’agacement ou la colère que celui ci tentait de dissimuler.

Dans d’autres circonstances j’aurais pu fuir vous avez raison ajoutais-je. Mais tout bien peser je ne fais que m’éloigner du déjà vu précisais-je.

Chose étonnante ses sourcils devinrent des accents circonflexes pointus comme des chapeaux de sorcière. Je m’accrochais lâchement au mot turlututu.

Mais elle n’avait rien d’une sorcière, elle n’était qu’une thérapeute comme j’en avais déjà rencontré beaucoup au cours de ma vie.

J’extirpais le liquide de ma poche comme une sèche un nuage d’encre et le posais sur un bureau Empire.

Enfin j’attrapais mon chapeau au passage et je décidais d’en tortiller les bords tout en balbutiant les excuses ordinaires et ce de la manière la plus plate.

Cela partait d’une bonne intention , ne pas laisser un souvenir pénible de notre entretien à la dame.

Vous vous sentez très fort derrière votre vulnérabilité affichée me souffla t’elle presque dans le cou au moment où je franchissais la porte.

A cet instant je me suis dit qu’on aurait très bien pu en profiter pour tisser une relation plus physique mais il fallait bien que je doute et je me mis à douter. Je me suis mis à douter que nous puissions nous rejoindre dans le silence et affronter toute cette fameuse misère du monde sans filtre.

Et du coup je décidais aussi de ne rien ajouter de plus, la porte se referma je descendis l’escalier pour rejoindre la rue.

Technique mixte sur papier Patrick Blanchon 2021

2 réflexions sur “Toute la misère du monde.

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