Trouver une issue

On ne contrôle pas la mémoire, enfin, il ne faudrait pas que j’utilise l’impersonnel d’une façon si facile. Il est préférable de dire que je ne contrôle pas ma mémoire, que je la subis plus qu’autre chose.

Celle ci est semblable à un océan qui ne cesse de se métamorphoser. Un jour ceci, l’autre cela, et même en l’espace d’une seule journée, et même en l’espace d’une heure, parfois même d’une minute. Je constate que la mémoire n’arrête pas de produire des vagues, de la houle, du gîte et du tangage lorsque ma conscience en prend conscience, évidemment.

C’est ainsi que j’ai vu resurgir ce petit juif malingre avec toutes sa kyrielle de questions à la porte du Musée Georges Pompidou, lieu où normalement j’aspire à la tranquillité, à un anonymat complet.

A peine ai-je franchi le seuil de ce gigantesque bâtiment bardé de tuyaux et de verre qu’ Elie m’est tombé dessus. Et, une fois débarrassé expressément des convenances , nous ne nous étions pas revu depuis des années, il m’a encore une fois de plus assené toutes ces questions sur le sens de la vie.

« Je me retrouve toujours devant un mur que je longe à la recherche d’une porte et je n’en trouve aucune » Est ce que cela t’arrive aussi ? As tu trouvé une issue ?

J’allais éluder comme d’habitude en souriant et en lâchant magnanime un  » tu te poses beaucoup trop de questions » lorsque je me retrouvai soudain projeté devant le même mur.

Pire, j’étais un peu lui, et je me suis retrouvé à 20 ans avec le crâne en feu à tenter de découper avec un couteau en plastique un vieux poil de cul en huit.

-On n’y arrivera pas comme ça j’ai dit.

Et il a opiné du chef.

Je me souviens qu’il s’est même mis à sourire à ce moment là. Tu vois je n’arrête pas de le dire, il n’y a pas d’issue.

Ce qui finit par m’énerver évidemment. Me retrouver tout à coup coincé dans ce souvenir alors que j’ai tellement de choses à faire m’a énervé. Je crois que j’aurais étranglé Elie s’il n’avait été ce genre d’ectoplasme sans consistance véritable que l’on rencontre dans les cauchemars et dans un de ces replis de la mémoire.

Mais non, j’ai sorti mon paquet de clopes et j’ai dit: allons sur le parvis.

Il crachotait et les pavés devenaient glissants mais l’envie de griller une clope l’emportait, et aussi la curiosité car déjà je voyais descendre le cracheur de feu avec tout son barda, la contorsionniste, une fille maigre à en pleurer qui flotte toujours dans ses vêtements, et aussi un vieux fakir avec sa planche à clous. On ne devait pas être loin de midi et la queue des badauds s’allongeait. Peut-être me faudrait-il tirer un trait définitif sur la bibliothèque.

Elie continuait à parler mais je ne l’écoutais plus. Je regardais une mouette claudicant sur l’une des cheminées d’aération blanchâtres bordant la rue Rambuteau. Je regardais les femmes venant rejoindre la file d’attente. Je regardais le ciel et il était bouché et j’ai retrouvé tout l’ennui de mes 20 ans. Le même ennui probablement que celui qui accable en ce moment même Elie et qui l’oblige à chercher une issue. Une sorte de perpétuel présent comme seul sait infliger l’ennui.

J’ai toujours pris modèle sur le grand Alexandre pour démêler les nœuds. Il suffit parfois d’une bonne réplique bien tranchante pour se tirer d’affaire et s’enfuir.

Mais là je décidai que j’avais envie de revivre ce souvenir là précisément, j’avais envie de revivre tout l’ennui du monde.

A plus de 60 ans ça ne me dérangeait pas de perdre un peu de temps pour retrouver tout cela. j’ai rallumé une autre clope et j’ai dépassé ma gène, ma honte pour affronter ces deux jeunes crétins, lui Elie et moi, et ces deux là au bout du compte se sont confondus comme un seul homme.

C’était pas si désagréable au final. Je n’avais plus aucune douleur articulaire, et je sentais le vent passer dans mes cheveux que je portais assez longs à l’époque où j’en avais encore. Oh oui j’ai profité de tout ça, durant au moins 5 bonnes minutes, le temps d’une cigarette ou à peu près.

Tout à coup le son est revenu, les klaxons des bagnoles, celui de la flamme sortant de la gueule du cracheur de feu, le cri des mouettes, le roucoulement con des colombes, et toutes ces voix dans la file d’attente qui formait un murmure.

Puis par dessus tout cela la voix d’Elie, claire comme le son d’une trompette: je ne trouve pas d’issue.

Alors tout a commencé à se fissurer, à trembloter et les murailles se sont effondrées. Et je me suis dit qu’il commençait à faire un peu frais tout à coup dans ma cour , qu’il était temps que je rentre me réchauffer dans l’atelier.

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