La félicité

Me revient un passage de la Jeune épouse au tout début du roman d’Alessandro Baricco.

« Dans cette famille ( je cite de mémoire) l’infélicité est bannie parce qu’elle n’est qu’une perte de temps, un luxe que l’on ne se permettra que dans un avenir meilleur, c’est à dire lorsqu’on sera suffisamment à l’abri du besoin pour se plaindre de quoi que ce soit. »

Ce qui par ricochet évidemment demande de conserver la félicité comme une braise ardente, celle-ci permettant de confectionner à tout bout de champs la joie, élément fondateur de toute prospérité à venir.

Du coup cela demande de s’arrêter quelques instants avant de penser à autre chose comme je le fait régulièrement.

il y avait déjà Giono avec son « Que ma joie demeure » que j’ai lu bien trop tôt pour y comprendre quoi que ce soit.

On pourrait peut-être aussi rapprocher ça de « Si le grain de meurt » ou « Charité bien ordonnée commence par soi-même »

Ce genre de titre dont raffole le public estudiantin poussé par les maîtres à penser de tout acabit.

Comment ? Tu n’as pas lu Gide ni Giono ? bah ce sera l’usine mon gars ou le chômage voilà tout.

D’autres penseront que Félicité est un ancien prénom tant on n’utilise plus ce mot.

Mais tout de même quelle position adopter face à la joie et donc à la félicité ? Je me le suis toujours demandé sans jamais pouvoir y répondre correctement.

C’est peut-être pour cette raison pour tenter d’y répondre que j’écris ces mots aujourd’hui.

En général la joie provoque sur moi l’effet inverse qu’attendu. La joie est peut-être contagieuse pour la plupart des individus mais chez moi elle commence en premier lieu par m’agacer. Tous mes anticorps se mettent furieusement en ligne de bataille prêts à affronter ce qu’ils considèrent depuis belle lurette comme l’ennemi.

Il faut bien dire que lorsqu’on croise dans la rue ou ailleurs quelqu’un de joyeux ça ne relève pas vraiment l’humanité en général.

Parce que ( est ce sans doute juste pour s’en convaincre ?) toute personne joyeuse va certainement vous bassiner avec les causes, les raisons d’une telle joie. Et que lorsqu’elle les énonce ( vous vous attendriez à quelque chose de fantastique d’immense, de miraculeux) la trivialité inepte qui vous saute immédiatement aux yeux se bloque en une sorte de grommellement au niveau de l’épiglotte.

Hum hum…

Une gène laryngée dont je serais infichu de vous décrire correctement l’étage, celle ci provient t’elle de la glotte de la sous-glotte ou de l’étage sus-glottique, allez savoir, entraine subitement tout ce que je pourrais dire en ces circonstances vers le borborisme.

Je sais que ce n’est pas bien. J’ai fait de nombreux efforts pour tenter de m’améliorer, surtout en couple, mais chassez le naturel comme on dit, il reviendra à fond de train d’autant plus si je peux ajouter tant que vous n’êtes préoccupés que par votre petite personne qui se réduit à la taille d’un nombril.

La joie m’électrise mais pas dans le bon sens.

Et à bien y réfléchir je crois que c’est parce que je ne me sens jamais de taille à éprouver de la joie sans craindre que son opposé, la tristesse ne vienne reprendre ses droits presque aussitôt.

Ce qu’il faut de malheur pour un instant de bonheur dit le poète, ça aussi je l’ai pris au pied de la lettre.

Et comme en général le malheur est plus facile à acquérir que la joie, à acquérir comme un capital ( capitale de la douleur) par homonymie je me suis plus enrichi de ce coté là que de l’autre.

Le problème ensuite comme pour tout capital c’est de pouvoir le dépenser sans crainte de le voir s’envoler en fumée.

On conserve ses petits malheurs comme Picsou ses louis d’or. On les garde jalousement celés dans un immense coffre fort.

Et les parois de celui ci sont si épaisses que rien ne peut y pénétrer sans avoir à montrer mille fois patte blanche, sécurité oblige.

Je me creuse la tète pour tenter de retrouver la trace d’un seul instant de félicité qui ne m’ait pas aussitôt procuré une envie de vomir où plus simplement dérangé.

La joie m’aura quasiment toujours dérangé, ce qui est étonnant pour un être si peu organisé comme je me targue souvent de l’être.

Soit parce que je m’en sentais ontologiquement coupé comme d’une mère, soit parce que je la sentais fausse, factice, fallacieuse, en tant qu’hameçon ou appât pour m’attirer dans ses filets.

Il faut que je remonte vraiment très loin, je dirais probablement avant la naissance du langage pour retrouver une sensation de félicité dépourvue d’intérêt nocif. Une félicité qui ne m’apparaisse pas d’emblée hostile par la douleur intense qui prendra sa place sitôt qu’elle se sera évaporée.

Les yeux gris bleus de ma mère se penchant sur mon berceau me procurait ce genre de félicité tout comme le premier regard des femmes vers lesquelles une part de moi avait envie de s’abandonner.

Parfois je me dis que toute ma lâcheté dans la vie ne vient que de n’avoir pas compris ces mots, la joie, la félicité, les considérant par instinct comme quantité négligeable.

Et pourtant lorsque je vois un homme une femme, un enfant joyeux, la tête nimbée de félicité je les admire de plus en plus désormais.

Sans plus chercher à savoir pourquoi je les admire.

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