La peinture « médianimique »(notes sur l’art brut)

Du spiritisme aux théories sur le hasard.

Le hasard est comme un iceberg, on n’en voit que la partie visible, celle du temps présent.

Pour en revenir à l’art brut (voir le dernier article sur le sujet intitulé Secret, silence, solitude) Je me suis mis en tête de trouver différents angles d’attaque non pour définir ce qu’est celui-ci, mais afin de suggérer un certain nombre de pistes qui me paraissent fécondes dans ma façon d’aborder la peinture aujourd’hui.

Si désormais le mot hasard revient de plus en plus dans ce que je peux recueillir des processus (les miens et aussi ceux de nombreux autres artistes dont j’ai pu déchiffrer la démarche) concernant la peinture abstraite, je me demande ce que recouvre véritablement ce mot.

Car dans le fond et à la vue de la pudibonderie de notre temps recouvrant d’un voile de pensée mainstream tout ce qui a déjà été exploré dans les mines des hauts de France par ce qu’André Breton nommait des peintres médianimiques, notamment Augustin Lesage, j’ai des doutes tout à coup, et je me demande si ce terme facile de hasard n’est pas en quelque sorte de la pudeur plus que tout autre chose. Et lorsque j’emploie ce mot je parle évidemment du paradoxe excitation-gène qui finit par le rendre addictif

Il ferait beau voir que je me targue de peindre, en public et en plein jour, à l’écoute de voix qui me dicteraient tel rouge ou tel jaune, qui s’empareraient de mes mains pour tenir le pinceau et lui faire dessiner et peindre des œuvres directement issues de l’Au-delà.

J’avoue que j’aurais bien du mal à tenir longtemps ce discours sans pouffer à un moment ou à un autre, idiot que je suis , contaminé par la raison bulldozer le rouleau compresseur de la sainte pensée unique. Voici pourquoi le hasard convient mieux essentiellement, il ne sert qu’à rester dans le groupe, à ne pas être expulser à la marge.

Je pourrais aller chercher des arguments concernant ce fameux hasard que l’on utilise désormais à toutes les sauces dans le domaine de la psychologie, de la psychanalyse, de la psychiatrie, ce ne serait encore que science sans conscience, et donc ruine de l’âme par ricochet.

J’entends ici la conscience au sens le plus large, c’est à dire la perception et qui dépasse de mille coudées l’entendement et tout le bric à brac raisonnable justement qui l’accompagne.

Il n’y a pas de raison sans perception

Suivant l’adage rien ne peut venir à la raison sans provenir avant tout de la perception. Encore faut-il s’entendre sur la définition de ces deux mots évidemment.

Si le but de la raison est seulement d’avoir raison, autant se jeter dans la perception totalement. C’est d’ailleurs la motivation principale de ce projet de textes autour de l’art brut.

Mon intuition est qu’il est une porte ouverte sur la perception à l’état pur (brut?) et que tout le discours que l’on peut tisser pour tenter de l’emprisonner, notamment le discours habituel de l’élite lorsqu’elle invente comme cela l’arrange des théories fumeuses sur tel ou tel artiste ne sert encore qu’à dissimuler en grande partie ses sources les plus vives.

Nous nous sommes coupés de par cette fameuse raison avec sa logique mondialisée et blasée et désormais par crainte du ridicule aussi, de bien des conversations que les intellectuels, les écrivains, les artistes du 19eme siècle, abordaient notamment sur le spiritisme.

Serions nous plus intelligents que nos prédécesseurs où plus désabusés ?

Serions nous aujourd’hui plus intelligents au 21ème pour déclarer que les théories du hasard , de la psychanalyse, de l’inconscient valent mieux que ce sur quoi s’appuyaient de nombreux écrivains du 19ème pour cerner le fantastique, le mystère, l’ineffable ?

Aujourd’hui on voudrait que tout soit logique tellement que cette quête en devient insensée et ne produit plus qu’un chaos généralisé.

Il peut alors être sage, et c’est un pas de géant sans doute vers l’humilité que d’accepter que ce que nous appelons le hasard aujourd’hui est synonyme d’inconnaissable.

Un inconnaissable qui continue à attirer vers lui de nombreuses personnes pas toujours bien intentionnées et qui chercheraient évidemment encore à contrôler quelque chose au travers lui. A contrôler les autres évidemment.

C’est à dire qu’il représente peut-être le même genre de Nouveau Monde vers lequel voguaient les caravelles, presque en même temps que la Peste Noire envahissait l’Europe, sauf l’Italie ce qui permit à la Renaissance d’y germer puis de se déployer peu à peu dans une Europe convalescence en quête d’un sens nouveau.

La grâce ne s’avance pas seule hélas, elle s’accompagne de phénomènes périphériques liés le plus souvent à la vanité et à l’orgueil, au profit que l’individu espère tirer de l’inconnaissable pour gouverner et exercer son pouvoir sur l’autre.

Ainsi la découverte du Nouveau Monde, par une nuit du mois d’octobre 1492, s’effectua t’elle totalement « par hasard » lorsque les deux caravelles, la Pinta, la Nina et une caraque, à la recherche d’une route vers les Indes Orientales, abordèrent la petite île de Guanahani, actuel Salvador, dans les Caraïbes. La raison pour laquelle Christophe Colomb dont le projet était de découvrir cette fameuse route, après plusieurs échecs de financement fut finalement commandité par la reine Isabelle 1ère de Castille ( elle fut financée en grande partie, cette expédition , par les taxes et les amendes imposés alors aux juifs et musulmans du royaume) était de toute évidence principalement commerciale, et dans l’espoir d’augmenter les profits.

Possible que chaque époque rêve d’un nouveau monde

Les psychanalystes justement parleraient d’un phénomène récurrent, de répétition qui s’effectue aussi longtemps que l’on n’a pas résolu le conflit qui en est à l’origine.

Ce rêve permanent qui traverse l’histoire de l’humanité selon les époques se dissimule sous des couches superficielles que l’on peut appeler l’intérêt, le profit, le pouvoir, c’est à partir de ces couches les plus superficielles dont s’entoure ce rêve que nait l’histoire telle qu’on veut nous l’enseigner.

Il me semble que nous sommes certainement la partie du monde, occidentale, qui a le plus besoin de revenir à ce rêve sans relâche du fait que notre pensée contemporaine se développe désormais totalement coupée elle aussi de ses racines sacrées. La pensée se développant en occultant une grande partie de la perception du sacré. Le reléguant comme phénomène mineur, périphérique, anecdotique, ce qui est sans doute une grande erreur provenant de notre individualisme.

Le besoin de croire, d’imaginer, de rêver, n’est ce pas cela l’essence même d’être humain avant tout ? Et tous ceux qui en ont profité depuis la nuit des temps le savent et continue d’en profiter tous les jours. Si ce n’est plus par la religion, c’est par le marketing, par la pub, par l’art, par le sexe, par l’amour. Tout est bon désormais pour vendre du rêve, mais ce ne sont plus que des rêves en toc.

Et avec l’inflation de nos rêves est directement atteinte notre force vitale.

C’est pourquoi l’art brut me semble aussi être une voie, un sentier sur lequel cheminer dans la brume de cet automne occidental.

Ce projet de m’intéresser de façon sérieuse, documentée, à l’art brut ne date pas d’hier. Sans doute parce qu’en grande partie je me sens moi-même comme un électron libre face à l’Art, à la peinture notamment, malgré tout le savoir engrangé, malgré les études, malgré l’expérience acquise, le mot autodidacte me colle à la peau.

En refusant le cheminement classique qui sans doute déjà représentait ce que l’on appelle aujourd’hui la pensée unique, sans vraiment le savoir je m’engageais dans le risque, dans l’inconnu, avec une croyance naïve propre à tous les jeunes gens de faire du « nouveau », « du neuf », « de l’original ».

Encore que lorsque je pense à cette naïveté aujourd’hui les mots dont je l’entourais ne me servaient sans doute qu’à préserver, ou éprouver celle-ci.

Lorsque j’ai vraiment commencé à peindre, je ne parle pas des années de formation, mais de cet instant où justement j’ai accepté de ne rien savoir pour déposer mes premières taches sur le papier et sur la toile, j’ai senti quelque chose s’emparer de mon crayon, de mes pinceaux et que j’ai presque aussitôt mis de coté tant cette chose m’effrayait.

Je me souviens d’une grande feuille de papier de 2m par 1m que j’avais punaisé au mur de la chambre où j’avais échoué et sur laquelle avaient surgit des formes et des visages du type Maori. Je peignais déjà comme je le fais aujourd’hui, en refusant de prendre des modèles, je me disais que tout devait venir de l’imagination ou rien.

Cela m’a beaucoup intrigué de voir apparaitre ces visages, des femmes aux formes généreuses, réalisées à la gouache. A un moment du tableau j’ai même eu une étrange sensation de familiarité avec le personnage principal du tableau. Et je me souviens de m’être dit c’est moi dans une autre vie.

Cela parait évidement totalement loufoque à la lumière de la raison.

Et puis je ne mangeais pas tous les jours à ma faim, et puis j’étais tout seul durant des jours à ne parler à personne, sans doute peut on attribuer toute cette histoire au malheur et à un besoin compréhensible de sublimation.

Bref, en comprenant que je glissais vers une douce folie, j’ai décidé de m’imposer une plus grande discipline. Je me suis intéressé à la façon de gagner de l’argent pour pouvoir me nourrir correctement, j’ai fait de l’exercice, principalement de la marche, et je me suis rendu dans de nombreuses bibliothèques de la ville pour côtoyer du monde, sans pour autant avoir à lui parler.

Enfin j’ai ôté du mur ce grand tableau que j’ai roulé et rangé sous le lit. Pour remettre aussitôt une autre feuille du même format au mur et recommencer.

A ma grande stupéfaction je vis apparaitre alors un personnage de l’ancienne Egypte, puis un autre et tout un décor étrange que je n’avais de mémoire jamais vu et qui pourtant me parut aussitôt familier. Il s’agissait d’un couple dont j’étais le serviteur, peut-être un modeste scribe.

Quelques années plus tard je travaillais au musée du Louvres comme maître Jacques et je tombai tout à coup sur le Scribe accroupi dans les salles Egyptiennes. Le choc fut d’une violence telle que je faillais tomber dans les pommes. C’était comme si je me voyais soudain dans un miroir, mais dans la peau d’un autre. Et aussitôt je repensais à cette peinture que j’avais effectué comme en transe dans ma petite chambre d’hôtel et qui représentait une scène de l’ancienne Egypte.

Il y a donc bien malgré toute la raison que je me targue de posséder une porosité certaine par laquelle le mystère l’étrange, l’inconnu se fraie depuis toujours un chemin pour tenter de parvenir à ma conscience.

Et à chaque fois le même scénario recommence, je me dis que je deviens cinglé, que j’ai des hallus, que c’est probablement une carence en potassium ou en magnésium. Bref j’élude.

Et en même temps je ne peux me détacher totalement de cette part de moi-même vulnérable, enfantine, qui semble attirée obstinément vers tous les contes à dormir debout, vers le surnaturel, vers le hasard.

C’est là sans doute l’essence même du conflit qui m’habite depuis toujours, cette lutte permanente entre raison et déraison et je ne saurais dire laquelle de ces deux forces en présence a le dessus tant elles sont équivalentes dans leur puissance.

La lucidité me sert à examiner ce que l’on appelle facilement la folie et cette dernière ne cesse de remettre en question la fiction que représente pour elle la pensée logique, rationnelle. C’est ainsi que j’avance et recule sans arrêt dans ce jeu de l’oie. Avec parfois la sensation d’atteindre à la clarté tandis que d’autres fois je m’enfonce comme un bouchon dans les profondeurs les plus troubles, les plus sombres, les moins explicables.

Le fantasme de retrouver un cœur pur

Par ce projet d’étudier l’art brut, j’espère résoudre sans doute un peu plus ce conflit mais je vois déjà qu’il ne s’agit pas de trouver une solution plutôt que d’effectuer un choix comme dans le film « les aventuriers de l’Arche perdue » où le héros doit emprunter un pont invisible. Poser le premier pas dans le vide c’est faire acte de foi envers cette folie, cet inconnu. C’est aussi selon les règles posséder un « cœur pur ».

Est ce que ce que j’imagine de ces artistes de l’art brut n’est pas tout simplement encore une sorte de fantasme ? Est ce qu’ils ont véritablement le cœur pur ? C’est à dire est ce qu’ils ont préservé en eux la meilleure part de cette enfance que nous regrettons souvent nostalgiquement et qui sans doute n’est rien d’autre qu’une fiction comme tout le reste ?

Souvent je repense à mes débuts en informatique et je me dis qu’ils ressemblent beaucoup à mes débuts en peinture. Je crois que j’ai passé de nombreuses années à reformater mes disques durs lorsque je découvrais tout à coup que j’avais rempli leur mémoire de tout un fatras de choses inutiles. De même que j’ai recouvert d’innombrables toiles d’enduit pour ne plus voir les sottises que j’y avais dessiné ou peint.

Cela fait longtemps que je ne formate plus et que je recouvre beaucoup moins d’enduit qu’auparavant. Je crois que ce besoin d’ordre, de perfection, comme de cette fameuse pureté m’ont quitté avec l’âge. Je suis plus tolérant envers moi-même. Encore que très exigeant toujours. C’est à dire que cette exigence s’appuie sur autre chose désormais. Peut-être pas tant d’avoir un cœur reformaté , un soi disant cœur pur, ce genre de cœur qui mène à l’inquisition et au fascisme sans même que l’on s’en rende compte. Je crois que c’est plus une notion musicale de justesse qui m’oblige à cette exigence.

Si la note n’est pas juste c’est que l’instrument est mal accordé ou que le joueur s’écoute encore trop jouer.

Il est possible alors que ces artistes qui ne s’appuient pas sur la pensée, sur la logique, la rationalité pour créer, ces artistes de l’art brut, ces artistes médianimiques ont trouvé une solution en prenant ce qu’ils nomment les esprits pour se laisser aller à créer ce qui de toutes façons doit se créer.

En cela il s’agit encore une fois d’univers particuliers avec des grilles de lectures particulières du monde. J’ai toujours pensé que c’était cela l’essentiel à comprendre, ces langages, ces grilles de lecture. Qu’elles soient pertinemment perçues par le plus grand nombre comme la religion, la politique, la psychanalyse, où bien par une minorité comme le spiritisme, le chamanisme, la peinture intuitive, cela ne remet pas vraiment en question leur rôle de médiatrice avec l’inconnaissable.

L’inconnaissable.

Hier je me disais encore que j’aimerais voir une chose simple, une feuille, une goutte d’eau, un pot sans tout ce que je ne cesse de coller dessus comme interprétation, que ce soit par le mental et par mes propres perceptions. Je me posais cette question de savoir si ces choses simples existaient vraiment en dehors de moi, sans moi, et comment elles apparaitraient alors dans ce qu’imagine être encore un « absolu ». Dans leur essence.

C’est là l’extrême de mon orgueil encore très certainement que de vouloir voir au delà de l’être, sans doute au delà de Dieu également. C’est voir ce que Castanéda nomme le nagual au delà du tonal.

Est ce vraiment de l’orgueil d’ailleurs, je crois qu’on utilise aussi ce mot comme on utilise le mot hasard.

Ce que dissimule l’orgueil est encore autre chose, au delà de la superficialité que l’on attribue à la bêtise, au besoin d’être aimé, à la reconnaissance, à l’envie de dominer, à la peur d’être nu.

Chez les grecs anciens, on n’aurait pas compris qu’un héros ne soit pas orgueilleux au même titre que les dieux eux-mêmes l’étaient. C’est de cet orgueil là dont il faudrait parler, un orgueil comme une force et qui n’aurait pas d’autre profit de celui de pouvoir se déployer comme la mer se déploie, comme le tonnerre tonne, comme le vent parcours le monde.

Je demande pardon au lecteur pour la longueur inconsidéré de cet article que je devrais sans doute remanier comme de nombreux autres. Mais cela me semble aussi honnête de montrer la naissance d’une pensée, d’un projet à ses débuts. C’est aussi montrer d’une certaine manière un début d’obéissance à quelque chose qui s’écrit au travers de ce personnage de blogueur. Parce qu’il n’y a évidemment pas qu’en peinture que la possibilité médianimique s’opère, dans l’écriture aussi, cela je le sais depuis le début.

Peinture Augustin Lesage.

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