La lesbiennitude

Comment vous dites ? Nous en étions à peine à l’apéro que déjà ça commençait sur les chapeaux de roues. Il déploya soudain sa théorie sur l’air du temps et de la mode, notamment ou spécifiquement parigote, alors que nous étions rue des Marronniers, attablés chez la Mère Jean, à Lyon un soir où le froid commençait à devenir mordant et que j’étais, comme toujours, affamé.

Je n’avais pas trainé à accepter son invitation pour cette unique raison d’ailleurs car j’avais repéré immédiatement derrière le vernis bon marché, ses costards Armani, ses pompes trop bien cirées, et son agaçant sourire, le prototype de l’emmerdeur, catégorie faux cul, muni d’un premier accessit de connerie en barres.

Sa générosité semblait sans limite, sa compassion bien pensante était dans les clous tout comme son apparente bienveillance. On sentait qu’il en avait avalé des heures de stages de management.

Et c’était pas de bol vraiment d’avoir à le trainer ce soir là dans un « bouchon » lui le parisien venu nous aider à faire décoller le site provincial et éduquer un peu tous les pèquenauts qui le hantaient.

Il y avait deux jeunes femmes à la table voisine qui se touchaient la main. Et soudain au moment de trinquer au Viognier voilà t’y pas qu’il me glisse comme une confidence : vous aussi ici à Lyon vous être touchés par la lesbiennitude ?

C’était tellement con et inopiné, j’avoue ne pas savoir dans quel ordre mettre ces deux mots tout à coup,, que je fis mine de ne pas avoir entendu. Et puis c’est vrai il y a tellement de bruit de fond dans ces établissements surtout quand on commence à ne plus très bien entendre comme cela se produit passé la cinquantaine chez le blanc de type eurasien ordinaire un soir d’automne qui plus est, qu’on pourrait effectivement penser à un malentendu tout de go.

Mais à la vérité j’avais tout à fait bien relevé le coup d’œil que la jolie rousse lui avait lancé à la fin de son prélude sur l’homosexualité féminine. Je voulais juste qu’il répète et un peu plus fort juste pour voir la suite.

La lesbiennitude c’est le nouveau truc à la mode comme auparavant on a eu la négritude. Vous savez ce truc de blanc qui veut comprendre le noir. D’ailleurs Senghor est le pur produit de cette culture occidentale totalement soumise au culte du vide qu’il faut remplir d’un tas de conneries, et non seulement le remplir ce vide mais le propager dans le monde entier si possible.

Le jeune serveur slalomait entre les tables et parvint jusqu’à nous pile poil au bon moment pour déposer la fameuse salade célèbre dans le monde entier sauf probablement au Bengladesh quand j’y réfléchis. Personnellement ce n’est pas dans cet établissement que je la dégusterais, mais plutôt chez Abel dans le quartier d’Anay.

La salade de lentilles par contre ici est tout à fait acceptable et c’est pourquoi je remerciais le jeune homme qui la déposa devant moi tandis que mon interlocuteur n’eut pas même un regard envers lui.

Ce qui acheva de confirmer qu’il n’était qu’un mufle.

Senghor a fait ses études chez nous vous le saviez n’est ce pas ? Je hochais gravement la tête en avalant ma première bouchée et je plongeais en parallèle dans mes souvenirs. Ma mère n’était pas douée comme mère mais elle était excellente cuisinière et sa salade de lentilles était incomparable. Du moins je m’en aperçus aux abords de l’âge adulte parce qu’auparavant j’avoue que je n’accordais qu’un intérêt réduit à ce légume. Il aura fallu que je traverse quelques bonnes périodes de vaches maigres pour que soudain j’attribue une valeur nutritive indéniable à la lentille et surtout à son cout modique.

Je me contentais donc jusqu’à la fin de l’entrée de quelques hum hum tout en mâchant consciencieusement et en regardant évidemment la jolie rousse à la table d’à coté en train de caresser la main d’une brune non moins jolie en face d’elle. Elle avaient toutes les deux commandé de la tête de veau. Ca tombait à pic j’avais l’impression.

Ensuite sont arrivés les tabliers de sapeurs, plat incontournable que doit absolument ingérer tout bon touriste qui se respecte. Ce coup là j’avais commandé comme mon interlocuteur en espérant que ça accélérait surtout la manœuvre et que ce repas s’achèverait le plus rapidement possible.

Ah ah ah le tablier de sapeur dit il soudain suffisamment fort pour que les trois quarts de la salle se retourne vers lui.

Je tentais de rester le plus stoïque possible en la circonstance mais en croisant le regard de la jeune brune cette fois qui se contenait pour ne pas rire ouvertement je me suis demandé pourquoi je m’obstinais à faire preuve d’autant d’héroïsme devant un tel connard.

Je répondis donc le plus sérieusement du monde oh oui le tablier de sapeur tant attendu ! et j’explosais de rire tout à coup ce qui évidemment ne se fait pas, je veux dire pas aussi sauvagement dans une relation de travail tranquille entre collègues.

Les deux copines se tenaient les cotes.

Mon interlocuteur attaqua son gras double et j’eus le sentiment qu’il s’en fourrait plein la lampe comme pour que plus rien ne puisse sortir de sa putain de bouche durant un bon moment. Surtout pas le genre de connerie comme lesbiennitude fallait il espérer.

Mais je dis toujours que pour ne pas être déçu il faut s’abstenir de trop espérer.

On acheva le tout avec une tarte à la praline, ça ne le fit pas rire, et un café puis il sortit sa carte bleue, paya sans laisser de pourboire puis, dit-t ‘il, il se fait tard je suis crevé.

Je saluais le serveur en lui glissant un peu de monnaie dans la main en passant, bonne nuit mesdemoiselles aux filles d’à coté, au revoir tout le monde, bonne soirée.

Puis nous nous séparâmes rapidement enfin puisque le parisien logeait au Carlton assez proche et que je devais me taper une bonne marche pour parvenir sur le plateau de la Croix rousse.

Plusieurs fois j’ai repensé à ce mot « lesbiennitude » et dans le fond il y avait peut être un peu de sens dans le fond de le rapprocher de négritude. Ce que les hommes peuvent projeter sur les relations des femmes entre elles leur appartient tout autant que la négritude appartient aux blancs qui considèrent les noirs, ou les noirs se mirant au travers d’un œil blanc, je ne sais plus.

Dans le fond je crois que tout ça ne sont que des conneries destinées à écrire des livres et pas grand chose de plus.

Betty Huile sur toile 2018 Patrick Blanchon

4 réflexions sur “La lesbiennitude

  1. « … pur produit de cette culture occidentale totalement soumise au culte du vide qu’il faut remplir d’un tas de conneries, et non seulement le remplir ce vide mais le propager dans le monde entier si possible. »
    Déjà cette phrase, j’avoue, m’a procuré une jouissance. Bonne journée, Patrick.
    Oh, et une autre belle toile. Mais ton travail me touche plus souvent que je ne prends le temps de le dire.

    Aimé par 1 personne

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