Rencontre avec la fatigue

Si vous voulez, j’adore cette expression qui annonce en même temps qu’elle ponctue l’enfumage. Si vous voulez, je ne vous parlerais pas directement de la douleur, mais vous comprendrez tout de même qu’on ne peut pas continuer comme ça jusqu’à la saint Glinglin. Si vous voulez, je prendrai des pincettes mais ça reviendra au même. C’est à dire que je vais vous amener à louper le train, l’occasion, et à retourner à la case prison sans empocher 20 000 francs, euros, dollars, yen, jetons en plastique à fourrer dans la fente des caddies, médailles en chocolats ou monnaie de singe. Si vous voulez, je vais vous distraire afin que vous vous détourniez de la sacro sainte fatigue d’être vous, et aussi par charité bien ordonnée, de celle d’être moi.

Et si vous protestez, que vous déclarez de quoi je me mêle, sale petit prétentieux, avec cette mine que je connais tellement bien, la moue offusquée des petites ménagères de 17 à 70 ans qui font leurs coups en douce pour ne pas trop risquer de perdre la sécurité et les avantages comme les inconvénients qui vont de pair à la conserver coute que coute pour avoir l’air et aussi le beurre, l’argent du beurre et le crémier, vous ne tromperez plus personne à cette heure tardive de la nuit. Surtout pas moi qui veille au cœur de l’insomnie.

Car de quoi est-t ‘il vraiment question je vous le demande tout en sachant déjà que je n’obtiendrai pas de réponse franche. Que vous biaiserez à tire larigot, que vous vous fatiguerez à vouloir encore une fois esquiver l’obstacle, parce que vous n’avez de regard et d’attention que pour celui-ci, que vous êtes borgne. Vous ne vous intéressez pas à l’essentiel, en tous cas jamais avec la concentration nécessaire, parce que vous avez peur de ce que vous dira la fatigue tout bonnement de vos failles et de vos empêchements, de votre lâcheté chronique et de votre témérité à deux balles.

Alors oui, d’accord, si vous voulez j’emploierai la forme, j’userai de préliminaires. Je connais cette transe aussi de vouloir progressivement vous transformer en somnambule, ou en flipper, afin de vous accompagner, vous aider à vous enfouir totalement dans le mouvement et d’y disparaitre si possible. Frénétiquement, fébrilement, s’il le faut absolument.

Vous ne cessez jamais de dire fais moi rêver, emporte moi vers cet ailleurs que nous n’atteindrons jamais puisqu’en dehors du sommeil et des rêves justement nous devrons toujours être prêts pour affronter la grande cruauté, comme la grande souffrance, comme l’immense violence du monde, à l’extérieur comme à l’intérieur de nous.

Si vous voulez j’irais doucement pour traverser la double contrainte, et pour autant, ne serrez pas trop les fesses, soyez pas rosse.

Elle s’est mise à rire. Comment aurait il pu en être autrement ?

Cela commence toujours de la même façon, depuis le temps je sais tout cela par cœur.

Et aussi qu’à un moment où l’autre le rire s’arrêtera, s’épuisera, s’évanouira pour se transformer en cul de poule, en biais, en accent grave ou aigu, voire circonflexe et revenir à nouveau en cul de poule.

La patience est importante dans l’affaire, patience et pugnacité. Un peu de compassion de temps en temps également, mais pas trop non plus attention. Il ne s’agit pas de conclure un pacte et de prendre ensuite, la chose dite, écrite, à la lettre, la poudre d’escampette encore de plus belle. Rassurées, les yeux bordés de reconnaissance et puis de se hâter comme prises par une envie de pisser , en s’ allant crier un peu partout quelle vie formidable. Il m’adore il m’aime turlututu chapeau pointu.

Oh ça non.

Si vous voulez, faites moi confiance c’est tout. C’est beaucoup, c’est énorme. Et surtout ça ne se fait absolument pas vis-à-vis d’ un inconnu. Vous êtes vous jamais demandé pourquoi ? Pourquoi l’inconnu est par essence indigne de toute confiance ?

Moi oui évidemment. Sinon qu’aurais je pu faire de tout ce temps ? De toutes ces heures d’insomnie, de la vie toute entière à rester éveillé pendant que toutes les villes, toutes les campagnes et sans doute aussi les déserts, les océans et les montagnes se seront l’espace d’une très longue nuit engouffrées dans le néant.

Vous ma fatigue, je vous vois telle que vous êtes à présent. Le rire s’est dissipé comme une robe qui choit comme une feuille morte qui tourbillonne lentement dans la brise nocturne trainant dans le looping et la volute avant la dureté des sols.

Si vous voulez vous pouvez poser la tête sur mon épaule et prendre un peu de repos telle que vous êtes pendant que je vous masse la nuque et le dos.

Et bien sur mes intentions ne sont pas si nobles mais pourquoi le seraient t’elles ? Qu’est ce qui vous gênerait donc autant à ce point de lassitude où nous en sommes que tout cela ne soit pas noble, ou digne, ou saugrenu totalement ?

Elle se renverse en arrière les yeux mi clos et elle me fixe. Comme un serpent qui danse je pense. Si vous voulez je vais chercher ma flute pour vous jouer encore un petit air.

Petite lumière dans l’œil noir, le pli d’expression au coin de la lèvre tremble imperceptiblement si vous voulez ça fait toujours un peu ça.

Pas besoin de flute seule la suggestion pour le moment est utile.

On vient enfin de se rencontrer pour de bon, on ne va pas se quitter tout de suite, prenons le temps arrêtons donc avec l’excitation de l’urgence.

En mémoire du Cluseau, huile sur toile 45×55 cm Patrick Blanchon 2017 ( vendue)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.