La plaie de vouloir plaire

Ce type était littéralement sanguinolent. Un écorché vif tout à fait conforme à ces moulages de la chapelle de Sansevero réalisés par Giuseppe Salerno qui soulèvent les tripes. Et tout cela provenait, une fois l’embrouillamini des prétextes, des raisons et des fausses pistes dépassé, de son obsession de vouloir plaire.

Même lorsqu’il se trouvait seul il ne parvenait pas à échapper à cette malédiction logée au plus profond de lui-même. C’était encore pire qu’un sacerdoce. Un truc congénital, une maladie immune sur laquelle la science n’avait pas daignée se pencher vu l’immense préjudice économique que sa résolution ne manquerait pas d’apporter.

Car dans le fond cette affection ainsi que la nomme le corps médical, peut se développer en tout à chacun sans prévenir, et prendre des formes bénignes généralement, sans véritable gravité. Mais chez ce type elle était parvenue au dernier stade d’un cancer, par pure négligence, où plutôt par cette étrange volonté qui oblige les autruches en cas de peur soudaine à se plonger la tête dans le sable.

C’est donc ainsi qu’il se présenta devant moi, un jeudi, lorsque je donnais encore des cours ce jour là, lorsque mon affaire était encore florissante et que l’on venait de tous les environs et même d’un peu plus loin pour profiter de mon enseignement du dessin et de la peinture.

La crise ayant déjà fait des ravages, j’avais remisé mes prétentions, baissé les prix, et ouvert mes portes au tout venant. C’en était terminé des patientes sélections que j’effectuais afin de choisir parmi la cohorte des quidam de tout acabit qui affluait, qui parmi eux mériteraient de s’asseoir dans mon atelier avec pour seul objectif qu’ils puissent en tirer du profit.

J’éliminais les touristes, les prétentieux, les vaniteux, les fâcheux, parmi lesquelles un grand nombre de ménagères entre 50 et 65 ans qui espéraient venir ici trouver non point un véritable enseignement artistique, mais un moment de détente, quelque chose d’amusant susceptible de tromper leur ennui. Tentant de masquer plus ou moins convenablement leur vide qu’elle ne cherchait qu’à combler d’un tas d’objets hétéroclites.

Il y avait aussi quelques bonshommes perdus cherchant vaguement à s’exprimer tout en étant poussés par le dégout de s’inscrire sur des sites de rencontres en ligne, fatigués de la masturbation, la cervelle embrumée par leur mémoire adolescente à laquelle vainement dans la débine généralisée du monde, ils tentaient encore de s’accrocher.

Je prenais un plaisir non dissimulé à foutre tout ce petit monde dehors, à leur dire non ce ne sera pas pour vous désolé, ici c’est uniquement pour apprendre le dessin et la peinture vous savez, vous risqueriez de vous ennuyer, c’est pour votre bien que je vous dis non, bonne journée !

Et le pire c’est que plus je refusais de monde plus il se pressait à ma porte.

Bref les temps avaient donc changé et j’avais du mettre de l’eau dans mon vin, et comme ce blasphème ne suffisait encore pas, j’avais réduit le montant de mes émoluments, j’étais au bord de proposer des cartes cadeau d’abonnement. C’est pour dire le marasme où nous nous étions progressivement enfoncés sans même nous en rendre compte.

Du coup, veuillez excuser la digression j’avais oublié ce pauvre type devant la porte.

bonjour c’est pour quoi je demande.

C’est pour apprendre la peinture.

Très bien et dans quel but ?

Parce que je suis tout seul depuis je ne sais plus combien de temps et que je voudrais bien faire quelque chose de mes dix doigts qui puisse plaire au monde. Ce qui me permettrait je l’imagine d’exister, de ne plus être cet ectoplasme que je ne cesse d’apercevoir dans toutes les vitrines de la ville.

On ne fait pas de peinture ici pour plaire je réponds. Vous vous êtes gourré d’adresse mon petit bonhomme.

Il se mit à faire une drôle de moue comme dans les films de science fiction où on voit soudain un homme normal, ou une femme se transformer en bestiole intergalactique avec des tentacules et des antennes qui lui sortent de partout.

J’ai juste eu le temps de lui claquer la porte au nez en gueulant merde mon vieux allez donc vous faire soigner avant qu’il ne m’explose au visage.

Derrière la porte qui n’était pas encore blindée avec six points de sécurité à cette époque je pu encore l’entendre geindre

s’il vous plait je ne sais pas quoi faire pour vous plaire aidez moi

il y eut quelques raclements de ce que j’imaginais être des griffes sur la panneau de bois puis sur le mur extérieur

Enfin tout fut silencieux.

J’allumais une clope en revenant vers l’atelier en éprouvant un soulagement immense, le même probablement que peut éprouver un type qui vient de dire merde à son patron.

Puis la journée s’étendit comme une immensité, un horizon sans borne devant moi.

Samsara acrylique et feutre format 30x30 cm Patrick Blanchon 2020
Samsara acrylique et feutre format 30×30 cm Patrick Blanchon 2020

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