La réussite

Un excellent exercice que je pratique à la saison des champignons et des châtaignes et de m’énumérer tranquillement toutes les fois où je suis passé à coté de la réussite. Je vous le conseille vivement car le bénéfice à en extraire s’accorde parfaitement avec la confection des plats en sauce du type daube ou bourguignon, l’odeur de décomposition qui envahit la campagne avoisinante en même temps que le taux d’hygrométrie augmente, que le froid se fait plus mordant, et qu’un certain nombre d’ambitions devenues ridicules et caduques tombent comme autant d’écailles des yeux.

Il faut évidemment un cadre et ne pratiquer cet exercice que durant une durée limitée- mettons une petite heure- afin de s’en détacher au bout du compte avec cette légère frustration qui déclenche l’envie d’y revenir, et ce autant qu’on le voudra, pour obtenir à chaque fois quelques nuances, quelques petits détails supplémentaires à se mettre sous la dent afin de mieux s’expliquer à soi-même le pourquoi du comment de nos banqueroutes.

J’ai souvent pensé à mes début dans cette discipline que son utilité valait autant que de pisser dans un violon, le gâchis en moins, mais la ténacité, l’endurance, additionné au plaisir d’échafauder toutes sortes de raisons comme autant d’histoires à dormir debout, auront finit de me convaincre que la fabrication d’une habitude est beaucoup plus simple et profitable que je l’imaginais.

Certains, certaines surtout me déconseillaient cette pratique, comme on m’a aussi souvent déconseillé de perdre mon temps dans de multiples domaines, notamment ceux qui ne rapportaient jamais le moindre cent. Mais un je ne sais quoi en moi de profondément fantaisiste, ou rebelle, ou idiot comme on voudra, m’aura toujours permis de résister à tout ce que la collectivité nommait l’important, l’utile, l’indispensable.

Et parmi tout cela cette notion de réussite que j’associe toujours à celle d’un punchingball et sur lequel cela fait toujours un peu de bien de ne pas y aller de main morte.

Ce terme de réussite, aussi loin que je veuille prendre le temps de m’en souvenir, s’avançait régulièrement par la négative et sous une forme prophétique.

Mon paternel notamment possédait une certaine science dans l’art du découragement dont je ne compris pas tout de suite la motivation profonde ce qui ne m’empêcha nullement de boire littéralement ses paroles lorsqu’il démarrait gentiment par un : tu n’y arriveras pas, qu’il enchainait avec un tu n’as vraiment rien dans le ciboulot, agrémenté parfois d’un quand donc vas tu avoir enfin les pieds sur terre? et en concluant régulièrement par un tu vois je te l’avais bien dit. Arrête donc de rêver je t’en prie.

C’était comme un jeu entre lui et moi je l’avais bien saisi sauf sa méchanceté que je ne compris que bien des années plus tard.

A peu près au même moment où je du prononcer un jour moi aussi la fameuse formule magique  » c’est pour ton bien » à un gamin me fixant de ses yeux ronds.

Cette réussite, mon Dieu comme on en parlait.

Au moins autant qu’en d’autres temps de l’Arlésienne.

Dans notre famille le moindre signe de réussite provenant de l’extérieur était considéré comme une sorte de relique, un os, un tibia multiséculaire, une pauvre phalange bénie à sucer, à lécher afin de ne surtout rien perdre de toute la substantifique moelle que l’imagination débridée était capable de lui associer.

Regarde donc un tel, si l’en est arrivé là crois tu que c’est en baillant aux corneilles ?

D’ailleurs louche pour moi était toujours la façon dont on me dépeignait le chemin menant à la réussite par rapport à ce que je pouvais observer dans mon univers restreint selon les lois du micro et macrocosme percées par l’acuité de mon esprit analogique.

Disons que je savais pertinemment que le travail seul ne suffisait pas pour réussir. Je n’avais qu’à me remémorer certaines scènes, certains échanges notamment dans la cour de récréation que j’étais forcé de fréquenter pour saisir toute l’étendue de l’injustice spécifiquement dans le domaine du succès avec les filles, mais aussi au jeu de billes, et encore tout le marchandage abject accompagnant la vision d’un nichon d’une foufoune , voire même d’un zizi.

Ce que d’aucuns nommaient alors la réussite était tout bonnement l’art d’entuber sa prochaine ou son prochain et pas grand chose de plus.

Cela était comme chez les grecs qui différenciaient les choses du commun de l’exception, la réussite profane. La réussite qui traine partout. Ou si l’on veut une réussite hygiénique, suffisante pour continuer à faire tourner le monde tel qu’il est sans le remettre nullement en question.

Cette réussite là était aussi éloignée de l’idée de réussite- qui peu à peu naissait dans ma cervelle embrumée d’adolescent- que les deux mots niquer et faire l’amour même si à priori on avait l’air de parler d’une seule et même chose, dans mon for intérieur ce ne l’était déjà pas.

D’ailleurs on peut baiser à couilles rabattues une vie entière, il est extrêmement rare de faire vraiment l’amour j’ai pu noter plus tard, je veux dire avec cette vision réductrice de la réussite qui éclaire à peine plus les ténèbres de nos vies qu’un pauvre ver luisant la pelouse de ces jardins où on a renoncé à l’idée de potager.

A l’entrée dans l’âge adulte j’étais tout à fait équipé pour me méfier de ce genre de réussite. Mais pas vraiment encore sevré totalement.

Durant quelques années j’ai bien tenté de m’accrocher à quelques clichés comme fonder une famille, gagner de l’argent, faire carrière, acheter une maison, avoir un chien, un jardin pour faire pisser le chien, et une jolie voiture pour embarquer tout ce petit monde en vacances dans une carte postale réussie évidemment elle aussi.

Je crois que j’ai du à un moment donné du parcours être victime d’une faiblesse nerveuse. Je veux dire que mes nerfs ont lâché d’un seul coup comme des cordes de violon qui pètent à la façon de boyaux qui jaillissent d’un abdomen éventré par un obus de 90 à mitraille.

Je ne pourrais pas attribuer cela à une seule chose, une seule personne, un seul événement, disons plutôt que tout cela fut déclenché par un faisceaux d’éléments hétéroclites qui de prime abord n’avaient aucune relation logique. Il n’y avait rien de vraiment rationnel à rapprocher mon gout subit pour la fréquentation des péripatéticiennes , les longues nuits blanches à tirer des photographies en noir et blanc dans ma chambre noire de fortune, ces moments d’intense activité sexuelle qui me faisait baiser à peu près n’importe qui n’importe où n’importe comment et en tâche de fond cette errance permanente que j’avais installée pour pouvoir circonscrire le vide et l’absence dans l’espoir d’un hypothétique big bang.

La réussite la vraie l’unique ne pouvait pas être autre chose que de rencontrer l’autre un jour plus ou moins lointain, d’autant plus lointain que cela me laisserait le temps de pouvoir l’imaginer encore tout mon saoul.

D’ailleurs saoul c’est ce que je devins et de plus en plus au fur et à mesure où je m’aperçus que cette idée de réussite, si noble avait t’elle été pour moi ne menait qu’à la ruine tout autant que toutes les autres.

Et puis un jour j’ai du toucher le fond -où croire le toucher encore une fois de plus – j’ai renoncé à ce mot de réussite.

Il a finit par disparaitre petit à petit de mon vocabulaire tout comme toutes ces parties de jambes en l’air, ces longues nuits à tirer des photographies en noir et blanc et les innombrables flacons de whisky que j’ingurgitais pour traverser tout cela sans pleurer.

Comédia Huile sur toile ( plus disponible) 2012 Patrick Blanchon

2 réflexions sur “La réussite

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