L’émotion en peinture

L’émotion gouverne qu’on le veuille ou non. Même et surtout si l’on cherche à la maîtriser. D’ailleurs cela vaut toujours le coup de se demander qui cherche à gouverner quoi dans toute cette histoire.

Je veux dire que j’ai vu beaucoup de prétendus samouraïs s’effondrer à la seule vision d’un cathéter, où d’un changement soudain d’orientation dans les petits tourbillons de feuilles mortes.

A ces moments là, toute la solidité dans laquelle on croit s’effiloche en lambeaux, en même temps que la personnalité.

Plus rien n’est stable sauf l’instabilité permanente des choses et de ce monde.

Aucune mélodie ne sourd plus du chaos, car toutes les mélodies ne ressemblent plus à autre chose qu’à des rengaines mille fois fredonnées pour se donner de l’allant, du courage, un peu de consolation, quelque chose à laquelle s’accrocher dans la débâcle. La fatigue de s’accrocher ressemble de plus en plus à une ineptie qui corrode, tel un acide, toutes les armures, quelque soit le métal dans lequel elles auront été forgées.

Ces émotions de surface en dissimulent d’autres tel un jeu de poupées russes et ce n’est pas que de courage dont on aura besoin pour parvenir à les identifier.

Car la bravoure aussi est devenue à cet instant une ineptie. Et il faut regarder en face l’effroi de s’en trouver tout à coup dépourvu.

Nu et vulnérable n’opposant plus la moindre résistance à l’émotion on devient cette émotion alors pleinement sans qu’aucune raison ne puisse tirer les marrons du feu, sans qu’aucun raisonnement puisse nous sauver, sans qu’aucun recul ne soit alors possible.

C’est même tout le contraire qui se produit, c’est une fusion de l’être et de l’émotion, une confusion qui nous emporte tour à tour vers le sublime et la noirceur jusqu’à ce que l’ensemble se stabilise comme la roche en fusion finit par durcir.

On peut recouvrir ensuite ce diamant d’une gangue de boue et d’idéaux, le prendre au sérieux ou s’en moquer effrontément, cela ne change rien, absolument rien à sa qualité intrinsèque de diamant.

C’est sans doute pour cette raison que je peins en premier lieu le chaos car il représente mon propre désordre posé pour échapper la plupart du temps à l’émotion.

C’est quelque chose que je fais naturellement depuis des années parce que j’ai tout bonnement envie de le faire. Parce que je sais confusément que tout doit commencer par ce désordre. Non pas pour revenir à un ordre convenu, un ordre satisfaisant, un ordre dans lequel les notions d’harmonie, d’équilibre, de couleurs, seront rassurantes, confortables. A la fois pour le peintre et pour celui qui regarde le tableau.

Car le chaos lui même est l’ordre que l’on ne sait ou ne veut pas voir en face tout comme cette émotion profonde.

Car si on s’attardait dans cette vision plus rien d’autre sans doute n’aurait véritablement d’importance que cette vision.

On tomberait en elle à l’infini comme Narcisse dans son étang.

C’est pour cette raison aussi que le tableau s’arrête, qu’il est cerné par le cadre. C’est pour voir l’émotion surgir en son centre, prendre le risque de s’y jeter et soudain apercevoir tout ce qui l’entoure encore malgré tout. Tout le profane tenant dans son écrin ce que nous considérons comme sacré.

Trompe-l’œil de Pere Borrell del Caso (1874)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.