Le propre et le crade

Si j’avais deux sous de jugeotte, j’aurais crée un personnage de peintre plutôt que de narrer les misérables anecdotes de rapin azimuté que je suis. Sans doute par la bande, ma crédibilité s’en serait trouvée renforcée. Car en général c’est par la fiction, les croyances, les fantasmes, que le message passe le mieux de nos jours. Et sans doute aussi me serais-je senti plus libre de raconter toutes les conneries qui n’arrêtent jamais de transiter de ma cervelle vers le clavier.

Mais j’en suis incapable, cela demande beaucoup trop d’effort pour brouiller les pistes, fignoler l’intrigue, créer du rebondissement à répétition à chaque fin de chapitre.

Faire un truc propre quoi, quelque chose de respectueux aussi, bref un truc que l’on est sensé attendre généralement. Un joli cliché.

Du coup ça me fait réfléchir sur une révolte qui gronde depuis toujours, quelque chose vers quoi je reviens régulièrement, que j’effleure du bout de mes neurones puis que je laisse tomber pour ne pas avoir honte d’être totalement le taré que je suis véritablement.

Je veux parler de mon aversion chronique envers toute idée de propreté et mon élan à chaque fois réitéré pour m’enfuir dans le désordre et la saleté. Que je stoppe souvent au bord de m’y enfouir tout entier.

C’est comme une sorte de mur de Planck, une constante qui, quoique je veuille faire pour dépasser cette frontière entre le propre et le sale, en me dopant d’espérance, usant et abusant de toutes les méthodes Coué, rêvant de la franchir enfin, finit régulièrement par un échec cuisant.

Et la vraie raison de cette échec c’est toujours aussi le regard de l’autre et pas grand chose de plus.

Celui de mon épouse notamment.

C’est plus par respect de ses croyances en fin de compte car si cela ne tenait qu’à moi j’aurais enfin touché la terre bénie du Crade dans toute sa splendeur, sa munificence. Quelque chose qui serait le pur miroir de qui je suis vraiment.

Il en découlerait un jaillissement créatif extraordinaire, c’est ce que je n’arrête pas de me dire pour m’encourager à dépasser en douce les bornes.

Je pourrais m’autoriser alors toutes les pensées les plus dégueulasses, sans être obligé de les répudier pour coller à la réalité commune. Cette réalité que tout le monde s’acharne à dépoussiérer à balayer, à lustrer, afin de donner la plus belle image de soi.

Surtout je peindrais certainement des chattes et des bites, histoire de me débarrasser de toute la nostalgie débile qui ne cesse pas de me tarauder en automne.

De grands panneaux peints de préférence avec des excréments et de la pisse, des couleurs psychédéliques par là dessus afin de bien affirmer toute ma volonté d’exorciser enfin cette sensation nauséabonde qui me place à la marge de tous les types d’arts déjà répertoriés.

En y mettant directement les mains et les pieds, sans la médiation des outils.

Alchimiste je fabriquerais de l’or directement avec du caca, à la Antonin Artaud.

Exhiber enfin toute cette cruauté enfantine qui ne cesse de nous dévorer sans relâche et qui, dès que nous rencontrons l’autre, reflue vers l’obscurité la plus profonde, dans la noirceur de nos cellules.

Oui plus j’y pense plus je devrais créer ce personnage de peintre révolté, ce Christ moderne crucifié par le bon usage, la bien pensance, le vivre ensemble, le propre et le crade.

Oui bien sur, ce n’est pas comme si d’autres ne l’avaient déjà fait. Du coup je vois Léon Blois me faire un doigt d’honneur..

Ou alors inventer quelque chose de neuf et d’inspiré.

Un hélicul par exemple avec un élastique et les pâles d’un épluche légume. Le tout relié à un gode ceinture dont je me ceindrais les hanches à rebours probablement pour des raisons aérodynamiques plus que toute autre chose.

Une machine volante, façon Léonard de Vinci, qui me permettrait de m’élever, de léviter au dessus de la mêlée que forme l’ensemble de mes contradictions ainsi que de la double contrainte permanente diffusée comme une pub par rafales assassines sur tous les écrans, tous les miroirs : Arrêtez d’être sales soyez plus blanc que blanc !

Si j’avais deux sous de jugeotte je ferais probablement ça. Mais on ne se refait pas.

Homo héliculus gouache sur papier

3 réflexions sur “Le propre et le crade

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