Le ruban de masquage

Introduction

Dans les ateliers de peinture que j’anime il y a un outil essentiel, c’est le ruban de masquage. J’envoie tous les nouveaux arrivants vers la grande surface de bricolage la plus proche pour qu’il s’en procure un ou deux rouleaux ainsi que les brosses à peindre. Les prix sont plus intéressants que dans les magasins d’arts graphiques et les avantages que l’on peut en tirer sont bien au delà qu’un simple aspect économique.

Les raisons d’utiliser du ruban de masquage.

Si je voulais lister les différentes raisons de l’utilisation du ruban de masquage je dirais :

  • Qu’il permet de conserver une marge propre autour de l’œuvre peinte sur papier afin de la présenter de façon clean à un public éventuel. Personnellement je suis assez cossard et je trouve pénible d’avoir à recoller une peinture sur un nouveau support, de lui adjoindre un passe-partout, puis de placer le tout dans un joli cadre. Sans compter le prix qu’il faudra encore ajouter au temps passé pour acheter les différentes fournitures nécessaires à l’encadrement de cette œuvre. Et puis sait-on jamais ce qu’est une « œuvre » dans ce cas de figure puisque la plupart du temps lorsque nous travaillons sur papier ce ne sont que des esquisses, des ébauches, de simples exercices pour se mettre en train…
  • Utiliser la même largeur de ruban de masquage permet d’avoir avec un format choisit une sorte d’unité dans la manière de présenter son travail. Il existe plusieurs largeurs de ruban de masquage et il faudra décider de celle qui nous conviendra le mieux par rapport au format que nous utiliserons.
  • Retirer le ruban de masquage à la fin d’une séance de peinture clôture celle-ci agréablement. En effet si vous utilisez un scotch de couleur jaune pâle ou de couleur bleue, vous ne verrez pas la qualité de votre travail réellement. Le fait d’ôter le ruban et de retrouver le blanc des marges est une sorte de récompense que vous finirez par apprécier à un tel point que vous ne pourrez plus vous en passer. Je fais souvent cette expérience dans mes ateliers de voir des élèves mécontents de leur peinture jusqu’à ce moment où il retire le ruban de masquage pour dégager les marges. En général nous plaçons tous les exercices réalisés sur des chevalets au fond de l’atelier afin de les commenter à bonne distance. C’est incroyable comme la perception de ceux-ci changent à la fois avec le recul et avec l’apparition des marges blanches qui les élèvent à la qualité de petits tableaux véritables.

Différences et points communs avec l’usage du passe-partout.

Les travaux sur papier se perçoivent différemment selon leur présentation au regard du public.

Le meilleur exercice, la meilleure œuvre gagnera toujours bien plus à être bien présentée. Quant aux travaux que l’on décrète souvent arbitrairement de plus modeste facture, il arrive qu’ils se révèlent étrangement dès lors qu’on les encadre.

L’utilisation du ruban de masquage et surtout le fait de le retirer à la fin d’une séance m’a toujours stupéfié et obligé ensuite à réfléchir sur mes jugements, sur une certaine forme d’humilité sitôt que je vois à quel point un angle de vue différent peut tout changer.

Je ne suis pas très doué en géométrie et encore moins en mathématiques, aussi je ne me lancerais donc pas dans des théories fumeuses concernant le rapport à calculer entre l’épaisseur des marges et la taille de l’œuvre à encadrer.

Mais grâce à mon expérience empirique de la chose je me suis aperçu que certains travaux sur papier sont plus intéressants à regarder lorsque les marges sont larges, lorsqu’il y a suffisamment d’air autour pour les isoler.

On les « voit » bien mieux ainsi c’est comme ça.

Un petit travail, par exemple un format 13×18 cm entouré de marges de 7 cm environ apparaitra bien plus à son avantage qu’avec une marge de 2 cm seulement, qui est la taille du ruban que j’utilise pour préserver le blanc du papier tout autour.

Pour pallier ce problème l’utilisation de passe-partout est une solution. C’est une fenêtre découpée dans une feuille de contrecollé que l’on peut soi réaliser soi-même à l’aide d’outils de découpe, soit acheter tout fait dans un magasin d’arts plastique. L’avantage de les acheter tout fait c’est qu’on n’a pas à se creuser la cervelle pour calculer les fameuses marges.

Un mixte des deux solutions peut donc être avantageux.

L’utilisation du passe-partout remonte au 17 ème siècle, peu après le concile de Trente et dont le sujet global pourrait se résumer à des réponses formulées par l’église catholique à des questions soulevées par les protestants notamment le doute qui les tenailles en matière de péché originel. Sans rentrer dans les détails ce Concile marque une rupture importante entre l’église médiévale et celle des temps classiques. Tout cela nous amène au Baroque pour ce qui concerne la peinture et à la notion d’encadrement des œuvres.

De mémoire on pourra se souvenir du lièvre d’Albrecht Dürer qui après un relookage de trois années est à nouveau exposé au musée Albertina de Vienne. C’est une des premières œuvres à bénéficier d’un encadrement réalisé à l’aide d’une feuille de carton, ce que l’on nomme aujourd’hui un passe-partout . Parfois on confond le passe-partout et la Marie-Louise ce qui est une erreur car la marie-louise est une partie intermédiaire placée entre l’œuvre montée avec son passe-partout et la partie externe d’un cadre. Elle est généralement en bois solidaire du cadre et peut-être recouverte de tissus ou de papier. Son ton neutre permet de rehausser la luminosité des œuvres.

L’art n’est détaché de rien comme on le voit et l’utilisation d’une bordure, d’un cadre n’est pas quelque chose d’innocent. D’ailleurs cette notion de cadre est un sujet de débat tout à fait d’actualité encore puisque certains artistes la réfutent ou la porte au pinacle encore de nos jours. Tout comme dans mes ateliers certains élèves sont pour ou contre l’usage du cadre mais là c’est plus à mon avis une affaire de gout. Quoique, qu’est ce que le gout ? Ne peut-on pas lui trouver de secrètes relations avec l’air du temps et la politique ?

Le ruban de masquage fait partie d’un rituel.

J’ai déjà souligné l’importance du rituel en peinture. Et parmi toutes les actions plus ou moins étranges qui appartiennent à chacun, comme par exemple tailler ses crayons, récurer sa palette, se gratter le nez ou tout simplement boire une tasse de café avant de se jeter à corps perdu dans le travail, poser des bandes de ruban de masquage sur une feuille de papier peut devenir avec le temps une sorte d’incantation tout à fait honorable.

Il faut seulement une trentaine de fois réaliser une même chose pour que celle-ci devienne une habitude dont on ne peut plus se passer. Je vous engage à essayer celle-ci, cette addiction en valant tellement d’autres beaucoup plus détestables.

La peinture telle que je la conçois (sans me l’avouer toujours) est un acte magique, une causa spirituelle pour plagier Léonard qui lui, la plaçait essentiellement sur un plan mental. Aussi l’inconscient et le conscient participent-t ‘ils de celle-ci souvent sans qu’on n’y fasse véritablement attention. L’usage du cadre est aussi une façon d’installer une sorte de frontière entre l’intérieur et l’extérieur , peut-être entre la raison et l’irrationnel, entre le profane et le sacré, entre la représentation et la réalité marquant, ainsi ce hiatus qui nous habite sans que nous n’y portions une attention obsédée. De là l’usage des conventions, comme des traditions qui ne sont pas toujours à rejeter en bloc sous prétexte de nouveau, pire, d’originalité.

Utiliser du ruban de masquage est aussi une marque de respect à la chose peinte et à ce qui la peint, un cheminement vers la modestie, l’humilité tant le fait de dévêtir ensuite le papier de ce ruban de protection nous ouvre le regard sur la chose que nous avons soudain face à nous et qui nous regarde autant que nous la regardons.

Voilà quelques petites choses que j’avais à dire et que je ne dis pas toujours à mes élèves sur l’utilisation de cet outil essentiel dans mes ateliers de peinture.

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