Peindre à la gouache

Le parcours d’un artiste oscille souvent entre l’altitude et les gouffres jusqu’à ce qu’il considère les uns comme les autres comme autant d’illusions mises en place pour trouver son point d’équilibre.

A ce moment là un accueil plus large s’ouvre aux mots comme aux émotions qu’ils dissimulent. Et, parmi tous les mots qu’on utilise souvent à tort et à travers le mot régression n’est pas un des moindre.

Lorsque je me suis remis à la peinture après des mois et des mois sans pouvoir prendre un pinceau, dans les années 85, 86, alors que je touchais le fond de l’un des prétendus gouffres que j’évoque plus haut, il m’a semblé important de reprendre contact avec celle-ci en utilisant un média que je jugeais inoffensif, badin à l’époque.

Je veux parler de la gouache.

Tout le monde a un jour, dans son enfance utilisé de la gouache et en conserve des souvenirs plus ou moins agréables.

Ces souvenirs chez moi se seront peu à peu estompés jusqu’à devenir une nébuleuse de sensations tièdes.

Sauf que parmi toute cette tiédeur j’avais cette intuition qu’il pouvait exister une sorte de « chez moi » quelque chose que j’avais traversé, aveuglé par l’habitude et que j’avais mise de coté pour m’élancer vers les chimères de l’originalité.

Dans le dénuement dans lequel je vivais à cette époque, j’habitais une chambre miteuse et je ne mangeais pas tous les jours à ma faim.

Seule l’obsession de m’exprimer me conservait debout, sauf que je n’arrivais qu’à me faire des nœuds de plus en plus serrés au cerveau.

J’étais tout entier dans ma tête, et si je n’avais pas eu le reflexe d’aller marcher de longues heures chaque jour dans la ville je n’aurais certainement plus été autre chose qu’un crâne traversé par les vents. Ce qui est toujours un risque tôt ou tard. Le plus tard possible sera le mieux.

N’étant pas idiot au point de ne pas m’apercevoir de ma bêtise, je me suis gratté l’occiput et j’ai dit faut que je régresse, que je retrouve mes forces vives. J’étais déjà dans une merde formidable, pourquoi ne pas m’amuser à utiliser celle-ci pour créer.

Au début j’ai pensé que j’allais écrire un roman, j’avais la pèche, je ne parlais que de défécation, d’excréments, je dégueulais sur le papier des pages et des pages de vomi et de dégout, d’être le pauvre type que j’étais surtout. Et un peu aussi contre ce monde peuplé de personnes stupides cruelles infréquentables.

Puis allant au bout de ma bêtise pour me rendre compte de toute son ineptie, j’ai tout déchiré en me disant beurk, ça ne marche pas trouve autre chose.

Dans le quartier de Barbes il y a toujours un tas d’échoppes ouvertes à n’importe quelle heure du jour et de la nuit et j’ai éprouvé le besoin impérieux de trouver une boite de peinture à l’eau pour gamin. Aussitôt dit aussitôt fait et je remonte quatre à quatre les escaliers menant à ma turne avec le cœur gonflé d’espoir.

Tout à fait le genre d’enthousiasme dont il faut en principe se méfier si on veut être lucide et ne pas se jeter dans le premier miroir aux alouettes qui se présente.

Bref j’étale tout sur ma table, une grande table ronde en bois de je ne sais quoi, mais que j’adore.

Me voici dans l’ambiance.

Le plafonnier avec son ampoule unique projette une lumière pisseuse sur le blanc du papier. Le bruit du pinceau tout neuf que je touille dans le verre remplit d’eau pour le débarrasser de la colle qui maintient les poils. Et le contact avec la gouache enfin cette texture pâteuse, parfois boueuse, onctueuse souvent, mat toujours.

Et là je me souviens d’une histoire que j’adorais lire gamin, le joueur de flute de Hamelin qui se présente au village pour soulager les habitants de la population de rats qui les enquiquine. Puis qui pour se venger de leur manque de reconnaissance finit par ravir tous les gamins du dit village au son de pipeau.

Bref.

D’une main maladroite je trace quelques traits au crayon pour planter l’esquisse, et je me hâte de peindre mes premières tâches de couleur.

Quel plaisir ! J’en fais un puis deux puis trois puis dix. Et je les place ensuite sur le rebord de la cheminée pour les regarder dans leur ensemble.

Quel étonnement ! C’est moi qui ai fait tout ça je me dit tout à coup.

Et durant des semaines je me suis mis à peindre tous les jours des dizaines et des dizaines de petites peintures sur différents sujets exactement ainsi. J’avais réussi à ôter comme un bouchon de cérumen de mon oreille d’artiste j’entendais le moindre bruissement de mes émotions dans le silence de cette petite pièce et toutes ces émotions se transmutaient en touches de couleur sur du papier de médiocre qualité et à l’aide de la gouache.

Je me fichais totalement que ce soit de l’art, j’étais dans ce même plaisir que les enfants trouvent à barbouiller. J’avais régressé et ce faisant j’avais retrouver l’essentiel : cette joie de peindre.

Puis les années ont passé et comme je suis ingrat de nature j’ai abandonné la gouache au profit d’autres médium. Des médiums plus nobles comme on dit, l’aquarelle, puis l’acrylique, et enfin l’huile.

Il aura fallu que je patiente plus de 30 ans pour retomber dans la dépression une fois de plus et que je me souvienne de la gouache.

Du coup j’ai peints quelques petits tableaux exactement avec la même intention qu’il y a des années lumière de cela. Pour retrouver le plaisir, la joie de barbouiller, de peindre.

Et j’en ai été tellement heureux, que durant toute la semaine je crois qu’on ne va faire que de la gouache dans tous mes ateliers.

gouache 2021 Patrick Blanchon

Une réflexion sur “Peindre à la gouache

  1. Moi aussi, curieusement, j’ai repris contact avec la peinture via la gouache. Sans doute en résonnance avec l’enfance. J’avais l’impression que c’était sans importance… Puis j’ai repris confiance, et je suis passée à l’acrylique. Il me reste à franchir l’étape  »huile », j’y travaille… Amitiés

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