La fatigue

Parmi les sujets de conversation récurrents que j’entretiens avec mes contemporains, hormis les petits et gros bobos que la plupart d’entre eux, qui appartiennent à la même génération que la mienne, se hâtent d’exhiber, l’évocation de la fatigue arrive en troisième position sur le podium, juste après le bon vieux temps qui n’est plus ce qu’il était.

Bien sur je me réfugie la plupart du temps dans cette affirmation qu’il ne peut exister de sujet de conversation totalement sot, car durant qu’on déblatère ainsi j’en profite pour réfléchir.

Et en outre on peut placer ces trois topics phares dans tous les sens à la moindre occasion d’un apéro ou d’un diner, ça ne changera pas vraiment leur contenu qui vaut celui des ritournelles.

La plainte est le facteur commun ce qui ne manque jamais de m’interroger une fois l’agacement passé.

Le choix des mots est à souligner concernant la fatigue. Evidemment puisque nous sommes les modernes nous utilisons des mots à la mode comme : surbooké, burn out, surcharge mentale, épuisement professionnel – rarement le mot fatigue lui-même, celui-ci semblant appartenir à un vocabulaire de l’intimité.

Mon épouse me dit que je la fatigue et souvent je lui réponds avec le même mot. Ce qui au bout du compte ressemble un peu à un dialogue de sourd, mais il vaut mieux avoir ce type d’échange que rien du tout après mure réflexion.

On dirait bien qu’invoquer la fatigue ressemble au fameux carton jaune utilisé dans ce jeu barbare qu’est le foot-ball au moment où l’arbitre surprend une conduite impie de la part d’un joueur.

Tu me fatigues, corner ou pénalty.

ll y a des personnes très sérieuses qui se sont interrogées sur la fatigue au cours des âges. Et sans doute qu’à l’époque de la pandémie et surtout des restrictions qui l’accompagnent désormais, ce terme n’a pas encore finit de solliciter les neurones des esprits les plus aiguisés.

Il parait que certains voient la fatigue comme l’un des symptômes de notre égocentrisme aussi forcené qu’actuel, alors que d’autres la considèrent comme une sorte de revendication sociale, qui serait en liens étroits avec nos besoins vitaux.

En parallèle de l’histoire de la fatigue celle de l’histoire du repos.

En effet on peut se demander tout comme se l’est demandé Georges Vigarello, dans son bouquin « histoire de la fatigue » ce que ce mot pouvait bien signifier pour un preux chevalier de chercher le Graal souvent en vain, de trousser des dames à couilles rabattues, comme de s’agenouiller pour un oui pour un non au moindre signe d’apparition d’une vierge.

Ce dont on parle ici est du regard porté sur le corps et notamment un corps d’élite.

Pour les vilains, les pequenauds, les ploucs, les culs terreux, quid de la fatigue ? Il semble que ce soit tellement évident que rares furent les chroniqueurs daignant développer sérieusement le sujet.

Notamment les curés qui comme on le sait sont les scribes de ces époques révolues et qui préféraient narrer les hauts faits des seigneurs de ce monde là puisque il n’y avait que dans cette population là qu’existaient des lecteurs.

Sauf quand on évoquait Compostelle et ses coquilles Saint-Jacques, alors là on évoquait le pèlerin et sa fatigue du chemin mais c’était essentiellement dans un but pédagogique évidemment. Pour un faire un modèle de martyr et de rédemption.

Donc pas vraiment catholique je vous l’accorde.

Chaque époque sa fatigue et ses fatigués. Chaque époque aussi ses notions de la fragilité, de la vulnérabilité celles surtout reconnues par un type de société.

Ce qui est paradoxal c’est que notre civilisation appelée aussi celle du loisir en matière de travail n’a jamais autant bénéficié d’autant de protection juridique, grâce au fameux droit du travail ( qui ne va jamais sans son corollaire le devoir travailler bien sur).

Ce qui est paradoxal c’est que nous n’avons jamais bénéficié d’autant de liberté et que nous ne cessons pas d’en réclamer plus encore.

Un tel excès ne provenant que du rejet des contraintes qui, durant toute l’histoire de l’humanité, auront concourues à la torture que représente tout travail.

Si Michel Foucault pouvait voir ce que le monde est devenu il serait bien étonné car nous ne sommes plus tant dans une société de contrôle, une société disciplinaire évidente comme il le prévoyait.

Nous avons fait plus fort que cela en fabriquant une société où tout à chacun se donne des challenges personnels à atteindre, la plupart du temps totalement farfelus, débiles, iniques, risibles surtout.

Une sorte de monde où le patron et l’ouvrier se trouve désormais confondues dans un seul et même corps avec le double ou le triple d’exigence que lorsque ces deux là se trouvaient séparés par des fossés d’incompréhension mutuels.

De nouveaux mythes qui ne doivent rien aux anciens en matière de recherche du succès sont diffusés en boucles sur toutes les ondes hertziennes comme par les tuyaux, les sondes, les canules innombrables auxquels le quidam moyen s’oblige aussi à se connecter en continue.

Tout cela se résumant par un excès de positivité, une exigence de perfection et de performance comme on en rencontre dans top chef, dans le bonheur est dans le prêt bancaire, Colle lente t’as, l’ile de la tentation, et même question pour un champion.

Evidemment on n’oubliera pas de dire que tout cela est une sorte d’enclos sur lequel se penchent de nombreux « spécialistes » étudiant les mœurs, les règles, les us et coutumes de toute cette débauche d’égotisme imbécile afin de pondre des outils de contrôle encore plus performants que nul ne l’aura jamais imaginé dans l’histoire.

Dans le fond la fatigue devient un mot d’ordre comme tous les autres lorsqu’il s’agit de fédérer la plainte.

La fatigue est le remède, l’antidote crée par une élite encore pour résorber toutes les plaintes possibles surtout.

En tant qu’artiste je subis évidemment tout cela de plein fouet puisque je suis d’une sensibilité certaine.

Lorsque j’étudie mes moments de fatigue je sais généralement qu’il ne peuvent provenir que d’une plainte que je formule plus ou moins clairement et que le corps me restitue illico comme une mécanique bien huilée.

Je réfléchissais à ces derniers mois où j’ai enchainé un certain nombre de tableaux où l’achèvement me paraissait lié à la fatigue.

Le fait d’avoir la liberté de décider lorsqu’un tableau s’achève ne produit t’il pas souvent cette fatigue également ?

Le fait aussi de rentrer dans une certaine idée de la performance par le nombre, la quantité ne produit t’il pas aussi la même fatigue comme une réponse plausible ?

Ainsi j’ai un œil sur cette fatigue car elle peut m’indiquer souvent un point de tension qui lâche entre mon imaginaire et la réalité. Et bien sur comme Franz Kafka je confirme que ce sera toujours la réalité, donc le monde qui aura raison bien plus que mon imagination.

Surveiller ainsi la fatigue comme on surveille la ligne de crête d’un champs de bataille, ne pas tirer tout de suite des conclusions trop hâtives de peur de tuer n’importe qui n’importe quoi n’importe comment

A cause de la peur d’être seul surtout.

Fatigue rose et vert huile sur carton 25×25 cm

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