Ce n’est pas mon genre

On était assis à boire une bière F. et moi à la terrasse du Père tranquille, c’était la fin de l’après-midi et dans l’air tiède se mêlaient des fragrances de parfum bon marché, des relents de métro, et une subtile odeur de pralines grillées.

A part cette observation que je venais d’effectuer nous n’avions échangé aucune parole depuis un bon quart d’heure, hypnotisés par la cohue défilant devant nos yeux.

F. est un taiseux de toutes façons, c’est son coté radin qui l’oblige à ne pas parler pour ne rien dire.

Et puis peut-être aussi que le poids y fait, il doit avoir dépassé les 120 kg et souvent il souffle comme un bœuf en marchant.

J’ai allumé une cigarette pour m’isoler un peu plus profondément dans mes pensées et j’ai regardé cette femme assise deux tables plus loin.

D’emblée elle avait attiré mon regard, l’aspect général provoquait le même flash qu’un emballage clinquant, et puis quelque chose clochait ensuite lorsque on apercevait au fur et à mesure les détails.

Ce pouvait être le bas filé de la jambe gauche , ou le rouge trop vif du rouge à lèvres, à moins que ce ne fusse les bagouses qu’elles arborait, une à chaque doigt.

Bref j’éteignais ma cigarette quelques instants plus tard en décrétant qu’elle n’était pas du tout mon genre.

F. en matière de femmes ne fait pas dans la dentelle.

On travaille dans ce restaurant américain aux Halles tenu par un juif Hollandais. On en voit défiler toute la journée, beaucoup d’australiennes, de canadiennes et évidemment des américaines, parfois aussi quelques françaises.

Ce doit être le décorum qui les attire , un restau branché comme on dit.

Le juif hollandais est malin comme un singe il a un jour tapissé les murs de pages de vieux magasines avec des photographies en noir et blanc, des magasines américains je crois ce qui lui a permis d’économiser sur la peinture probablement.

D’une pierre deux coups comme il avait coutume de dire.

Deux coups dans le cul ajoute F. en aparté à ce moment là généralement.

F. est menuisier de formation et il vient d’un coin perdu quelque part près de la frontière Suisse. Il est monté à Paris pour faire du cinéma c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés parce que j’écris de temps en temps des petites choses et qu’une amie commune etc.

Avec ton talent il dit on va casser la baraque.

Bon… en attendant on travaille pour ce type plein aux as, on enchaine les heures pour un salaire loin d’être mirobolant. S’il n’y avait pas les pourboires, les tips, et aussi l’ambiance, je crois que j’aurais déjà rendu mon tablier.

C’est important l’ambiance.

Surtout lorsqu’il n’y a pas grand chose à espérer. On peut se concentrer sur celle-ci, essayer de comprendre de quoi elle se constitue, ce qu’on met de soi pour la fabriquer. Et puis en tant qu’écrivain je me suis toujours juré de ne pas louper la moindre expérience. Les plus merdiques de préférence.

Les rêves cinématographiques de F. j’y avais cru un peu pour lui faire plaisir, par générosité ou empathie, mais au fond je sentais bien que c’était le genre de projet qui sert à tenir au quotidien.

Un truc sans lequel tout s’effondre immédiatement comme les fringues de l’homme invisible qui s’apprête à passer sous la douche.

Une prise directe avec l’effroi ça s’évite autant qu’on peut.

Il les aime grosses et cochonnes c’est son genre à lui. F. ne fait pas dans la dentelle comme je dis, baiser pour lui c’est une sorte d’hygiène, la cocotte se met à bouillir faut retirer la soupape voilà tout.

Et puis il a un mental constitué de telle sorte qu’il ne tient pas compte de sa morphologie. Il est resté bloqué à l’âge de 18 ans je crois pour ce qui est de sa propre perception physique.

Surtout lorsqu’il s’avance vers une femme pour lui proposer la botte.

Ca doit l’aider énormément ce mensonge entretenu.

Je le soupçonne de posséder en sus une sorte de don en matière de persuasion ou d’hypnose.

Une fois il a sorti de son porte feuille une photographie où il était jeune sur une moto lors d’un voyage aux états unis.

Beau mec.

Depuis je crois qu’il ne s’est jamais regardé autrement que comme ça. Il se persuade en premier et le reste doit suivre.

J’aimerais bien pouvoir faire ça. Mais ce n’est pas possible. Faut se résigner parfois à n’être que ce que l’on est.

Se résigner c’est le plus dur et je crois bien que c’est seulement à partir de ce moment là qu’on peut décréter enfin à quel genre on appartient.

En matière de femmes je ne peux pas dire que j’avais un genre au début. J’étais content lorsque l’une d’elles m’adressait la parole dans le fond. Je veux dire malgré le personnage de cynique que d’arbore pour qu’on me flanque la paix.

J’ai toujours préféré la paix au sexe et d’ailleurs je crois même que j’ai pratiqué énormément le sexe pour me convaincre de cette préférence. Plus je baisais, plus j’étais en paix ensuite. Alors que d’autres plus ils baisent plus ils s’agitent. Nous ne sommes pas égaux face à la nature.

En fin de service vers les 3h du matin on file dans ce bar, on s’avale quelques bières on ne parle pas beaucoup non plus ici F. et moi. De temps à autre il se lève, il va dire deux mots à une fille et je les vois disparaitre dans les toilettes.

Je ne peux pas faire ce genre de truc. J’ai essayé bien sur histoire d’étudier l’affaire au cas ou j’ai à écrire un truc là dessus.

Une petite blonde potelée m’est tombée dessus un soir. La musique était à fond, on ne pouvait pas trop parler. J’ai senti sa main sur ma cuisse puis s’attarder sur mon pénis. Comme un con je me suis mis à bander. L’ambiance à mon avis encore elle. Du coup à un moment j’ai essayé de l’attirer vers les toilettes mais c’était tellement dégueulasse que j’ai dit viens on va chez moi.

Elle fumait plus que moi, une cigarette après l’autre. Même en me suçant elle s’interrompait pour prendre une taffe. Jamais vu ça. A un moment j’ai failli devenir violent et la sodomiser pour qu’elle arrête de fumer sa putain de clope, mais l’empathie est plus forte que tout.

J’ai dit ça va pas le faire et je me suis rhabillé, j’ai dit on va se faire un café . Elle était là sur le lit les jambes ouvertes sa clope toujours au bec comme si elle n’attendait que ça finalement que je la défonce.

mais j’ai seulement souri en disant le café va nous faire du bien.

Elle a dit salaud, puis elle a rallumé une clope en se rhabillant sans cramer son petit haut .

Elle a enfilé ses talons aiguilles pour chalouper jusqu’à la porte.

Elle a dit encore salaud et elle a ajouté de toutes façons t’es vraiment pas mon genre, et elle a claqué la porte en partant.

Dessin modèle vivant. Patrick Blanchon 2010

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