Jeter l’éponge

Sur le ring ce n’est pas le boxeur qui renonce. Même salement amoché, totalement défoncé, pissant le sang il continue à boxer. C’est surtout une histoire d’adrénaline.

Ca ne sert pas à grand chose de parler à ce moment là de courage, d’obstination, de ténacité et de toutes ces conneries en général.

Les soigneurs le savent. Et à un moment quand la limite pour eux est franchie, ils jettent l’éponge.

A ce moment là par convention l’arbitre décide du vainqueur et c’est terminé.

J’ai toujours estimé que l’art était grosso modo la même chose qu’un ring de boxe. Ce n’est que mon avis évidemment et je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit de se rallier à cet avis.

Certaines ou certains ne voient dans l’art que des petites fleurs des petits oiseaux, quelque chose d’éminemment plaisant voir décoratif et ça ne leur provoque aucune migraine.

Ce n’est pas à moi de juger s’ils ont tort ou raison de voir les choses ainsi. Je ne m’intéresse qu’à la confusion que cette vision des choses aura provoqué sur moi dans ma jeunesse notamment.

Ma mère peignait de jolis tableaux à l’huile. Des copies. Et nous les accrochions aux murs de la maison comme des trophées, célébrant ainsi sa dextérité, son application à reproduire la justesse des couleurs et des formes de vieux maitres hollandais.

Pris dans cette atmosphère, mon point de vue, le même que tous les membres de la famille n’aurait jamais bougé si je n’étais sorti quelques fois pour aller faire un tour dans les musées, dans les galeries, si je n’avais feuilleté tous ces livres illustrés qui me racontaient l’art. Si je n’avais pas moi-même fait quelques études dans ce domaine.

C’est aussi pour cette raison que j’ai arrêté de parler d’art avec beaucoup de personnes de ma famille, de ceux que l’on appelle les proches en général.

Parce que pour la plupart des gens l’art n’est pas une obsession, l’art ne leur est pas essentiel, ils aiment bien voir de jolis tableaux mais ne risqueraient pas leur vie pour en voir un ou en faire un.

On met parfois très longtemps pour accepter cet état de fait, cette évidence.

En fait les gens ont besoin d’art plus qu’ils ne l’imaginent mais ils n’en ont pas conscience. Tout se passe à l’étage au-dessus dans leur inconscient. Ca leur échappe et ils ne font pas d’effort pour tenter de le retenir.

Avant de comprendre ça vraiment j’en ai bavé des ronds de chapeau. J’implorais le ciel pour qu’il me tombe un soigneur susceptible de jeter l’éponge au moment opportun car j’étais véritablement sans limite.

Tout ce que pouvait fabriquer mon imagination, de la pire merde au sublime, je pensais que ça pouvait intéresser le monde entier étant donné que moi j’y décelais toutes les caractéristiques du vivant.

Ce vivant qui jusqu’à preuve du contraire nous concerne tous, et nous relie malgré nos différences.

L’art était la route pour rejoindre la source de ce vivant, je n’en démordais pas.

Je crois d’ailleurs que je n’en démords toujours pas.

Je n’ai pas trouvé de soigneur et les années ont passé, j’ai fini la gueule en sang et le corps détruit sans que jamais l’arbitre ne s’appuie sur cette fameuse éponge pour m’infliger le coup de grâce.

Parce que je suis têtu sans doute, parce que sans cela la vie ne vaut pas d’être vécue, je n’en sais plus rien à vrai dire. toutes ces raisons que je me donnais autrefois pour continuer à avoir du cœur au ventre se sont éparpillées, puis évanouies l’une après l’autre.

Je suis rentré dans le dur, dans le quotidien, dans la vie telle qu’elle est pour des milliards de personnes chaque jour, avec son austérité, ses injustices, ses souffrances, et ses maigres joies.

Bien sur je continue encore à écrire, à peindre mais comme je le dis c’est une question d’adrénaline essentiellement, un phénomène purement chimique, une sorte de camisole.

La preuve ? aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon épouse, je n’ai presque pas dormi je me suis installé pour écrire afin de ne pas me cogner la tête contre les murs, afin de ne pas sortir à poil en pleine rue pour hurler combien je trouve débile ce monde dans lequel nous vivons tous, afin de ne pas exprimer cette violence autrement qu’en utilisant l’humour, la poésie, la peinture et le silence.

J’ai oublié de dire bon anniversaire ma chérie.

Voilà jusqu’où vont les choses sur le ring, un uppercut, un crochet du gauche qu’on doit encaisser l’un après l’autre sans jamais voir clairement le visage du gars d’en face qui nous boxe. On devine qu’il nous ressemble comme deux gouttes d’eau et puis on oublie.

Et dans le coin une femme qui pleure en serrant une éponge entre ses mains qu’elle voudrait bien nous jeter au visage, en vain.

Huile sur toile Lucien Freud

2 réflexions sur “Jeter l’éponge

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