Le positionnement de l’artiste

C’est mon bon ami D. qui m’a pris par la manche pour que je fourre tous mes dessins dans un carton et que nous allions pousser la porte de cette galerie.

Je n’étais pas chaud.

J’avais cette sensation que ça n’apporterait rien de plus à la journée.

Hormis un peu plus d’agitation dans ma caboche, pas mal agitée déjà. A la rigueur si je l’ai fait c’est plus pour qu’il me flanque la paix une bonne fois pour toutes.

Moi ça me suffisait de dessiner dans mon coin et de m’imaginer, peut-être un jour… mais pas tout de suite, non pas maintenant, à bien y réfléchir je n’étais pas prêt.

Donc cette galerie du Marais qu’allions nous donc y faire vraiment, je me le demande encore…

La petite dame entre deux âges prenait le thé avec une autre du même format. On aurait dit des jumelles comme ça à première vue. Où alors peut-être aussi qu’à 20 ans toutes les vieilles dames finissent par se ressembler, je ne sais plus vraiment où se situe la vérité du jugement.

Cela a toujours été le problème, vous savez. Certains ne s’encombrent pas du tout et considèrent ça comme un détail. Ils jugent comme ils respirent, ils ne se préoccupent de rien.

Bref elles faisaient la paire. Et d’ailleurs à me rappeler la scène dans le moindre détail, elles étaient tout à fait complémentaires. Comme dans les films le bon et le méchant flic qui cuisinent un suspect.

Car forcément comment être considéré autrement que comme suspect.

En tous cas c’est comme ça que j’ai vécu la chose.

Mon ami m’a donné une bourrade dans les cotes pour me débloquer la langue et j’ai évidemment dit : bonjour mesdames j’ai des dessins à vous montrer.

C’était court, j’espérais vivement au fond que ce serait efficace.

Qu’elles allaient tomber en pamoison en me voyant comme un dessinateur de génie, un artiste, une pépite qui allait tomber dans leur escarcelle de marchandes d’art.

A ce moment là l’une des deux à dit à l’autre, oups j’allais oublier il faut que j’appelle machin et elle s’est enfuie dans une autre pièce, genre alcôve interdite au public. Occupe toi donc du jeune homme elle a ajouté en filant.

J’ai reporté le poids de mon corps d’une jambe sur l’autre, et c’est à ce moment là que D. est ressorti en disant bon je vous laisse j’ai un truc à faire dans le quartier.

Nous sommes restés seuls, je ne me souviens plus trop s’il faisait beau ou pas, s’il y avait beaucoup de monde sur la place des Vosges ou passant sous les arcades, on aurait dit que tout était gommé sauf cette grande pièce où nous étions. Un truc qui me faisait penser à l’atmosphère du film 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick sans que je ne puisse établir un lien qui ne soit pas totalement saugrenu.

Voyons voir ce que nous avons là dit-elle et elle m’invita à m’asseoir sur un joli canapé tout en s’emparant en douceur du carton à dessins.

Elle s’assit à coté de moi, le carton sur la table basse et elle se mit à feuilleter en silence. Et bien sur au fur et à mesure où le silence grossissait je rapetissais de plus en plus c’était carrément vertigineux.

Au moment où j’allais presque totalement disparaitre elle murmura « c’est intéressant »

Et j’eus cette sensation vraiment bizarre de respirer pour la première fois, ou de respirer enfin, enfin de respirer.

Le Génie libéré par la caresse d’un simple frôlement sonore.

Pour un peu j’allais lui proposer de faire des vœux voire bien pire.

Parce que c’était une sorte de préambule ce c’est intéressant vous voyez ce dont je veux parler…

c’est à dire que très bientôt nul doute que mes dessins seraient affichés aux murs de cette galerie là.

Que je serais habillé de neuf, entouré de personnes propres souriantes, riches, bulles et chanel, escarpins Hermès cuir et Rolex, et je ne sais quoi encore.

C’est intéressant encore une fois elle dit.

Et là soudain je me suis souvenu que ma mère disait ce genre de chose, exactement de la même manière comme si elle cherchait ses mots pendant qu’elle prononçait son fameux attend il faut voir.

Elle parvint à la fin des dessins et referma le carton. Je voyais qu’elle cherchait comme ma mère le faisait lorsqu’elle était de bon poil.

Elle cherchait à être bonne en diplomatie.

C’est intéressant, vous avez tellement de choses différentes ajouta t’elle.

Et là je compris immédiatement plusieurs choses, comme si soudain j’avais fait un saut quantique.

En premier lieu le ridicule de tout cela n’était absolument plus à mettre en doute.

Deuzio je me souvenais que j’avais tout fourré pêle-mêle dans ce putain de format raisin pour en finir avec les sollicitations de mon pote qui me considérait comme « un grand artiste »

Troizio que j’avais un tas de truc à apprendre encore sur la façon d’aborder les galeries si toutefois l’envie me prenait vraiment de le faire un jour.

J’étais dépité tout de même parce qu’on ne sait jamais et puis mon pote allait aussi être déçu forcément.

Il y avait une chance sur combien pour que ça marche ? à peu près autant qu’au loto.

Et en même temps je ne saurais dire l’immense soulagement que j’ai ressenti.

C’était étonnant.

Comme si j’avais eu la trouille que tout fonctionne comme sur des roulettes vous voyez. L’effroi d’un miracle à traverser ce n’est pas rien.

D’un coup j’étais pressé de sortir de la Galerie, de retrouver la rue.

Je me suis levé j’ai attrapé mon carton tranquillement pour rester poli, ne pas montrer l’urgence.

La dame m’a accompagné jusqu’à la porte et au dernier moment elle a posé sa main sur mon bras.

Puis et elle a dit ne vous découragez surtout pas, il faut continuer.

Par contre la prochaine fois triez, sélectionnez ce que vous estimez être le meilleur, et si possible autour d’un thème. Positionnez-vous plus finement.

C’était sympa mais ça ne cicatrisait pas la plaie d’amour propre tout à fait quand même. Du moins ce fut ma réaction première.

De fait, elle n’était qu’une vieille salope qui n’avait pas su reconnaitre mon immense talent c’était l’évidence du moment, et puis sans la rage on fait quoi ?

A un moment donné il faut savoir faire le plein de carburant, surtout si on a de la route à faire.

D’ailleurs c’est ce qu’à immédiatement dit D. lorsque je lui ai raconté.

– Elles avaient des têtes de vieilles salopes je l’ai vu tout de suite , c’est pour ça que je ne suis pas resté, ça m’excite trop, il a dit

Après on s’est fait un kebab gentiment, on a discuté d’autres choses et la nuit est tombée sur la ville.

Place des Vosges Paris Photo Internet

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