Pas de répit pour les vieux cons

Une sacrée suée mercredi en 8 ( pourquoi pas en 7 je me le demande à chaque fois) lorsque la petite pisseuse de 10 ans à peine me toise en m’adressant un  » Monsieur connaissez-vous Eric Emmanuel Schmitt » tout en relevant une mèche de cheveu rebelle tombée sur son front faussement ingénu.

Ce n’est pas la première fois qu’elle me cherche et bien sur en général j’élude, je m’en tire par une pirouette, un sourire à la Lewis Carroll, un silence qui en dit long. Mais là j’avais du manger trop riche et la digestion mobilisait une grande partie de mon capital énergétique.

J’allais dire un truc grossier comme fais pas chier et dessine. Heureusement, au dernier moment, j’ai eu cette présence d’esprit de lui faire répéter sa question, le temps de retrouver mon aplomb.

Qui ça je dis ? en montrant mon oreille gauche, j’entends pas.

Eric Emmanuel Schmitt Monsieur vous l’avez lu… ?

A vrai dire je m’interrogeais… Est ce que j’avais pris le temps de lire les élucubrations d’un type d’origine lyonnaise (ou à peu près, Sainte-foy-lès Lyon ) qui devient administrateur d’une société anonyme qui porte le nom d’Antigone à Bruxelles. Pas du tout. Je m’en tamponnais royalement le coquillard.

D’autant que né la même année que moi et bien plus célèbre, je n’aurais pas manqué d’entretenir encore des valises de ressentiment, de jalousie à son égard en ouvrant le moindre de ses bouquins.

Je l’ai aperçu de temps à autre dans les journaux, à la télé, rien de plus je dis, jamais lu Eric Emmanuel Schmitt et vois tu petite je n’en suis pas mort.

Et André Comte Sponville Monsieur vous connaissez ?

J’avais quelques vagues souvenirs d’un transfuge lâchant l’église pour le PC, un complexe du au bégaiement qui l’avait conduit à prétendre à la littérature puis à la philosophie… une sorte de touche à tout voulant absolument coute que coute entrer dans la postérité.

Mais allais-je déballer tout ça à une gamine de 10 ans qui lâchait de grands mots pour attirer l’attention d’un professeur sur elle ? Bien sur que non.

J’allais refaire comme d’hab mon petit couplet sur la concentration. C’est bien la concentration, c’est indémodable.

On ne peut pas faire deux choses à la fois petite, soit tu dessines soit tu discutes sur le sens de la vie et tout, et en l’occurrence puisque nous sommes là pour dessiner la première option est bien entendu la meilleure.

Elle me fusille du regard puis elle dit en fait à part le dessin et la peinture vous ne savez rien d’autre.

J’ai dit oui tu as tout à fait raison à un moment donné il faut faire des choix dans la vie, parce qu’on n’a pas tout notre temps, parce que sinon on se disperse et on ne fait rien de valable.

Elle me regarde avec des yeux ronds puis elle s’exclame

Monsieur je comprends tellement ce que vous dites, on dirait aussi que vous racontez votre vie là.

Du coup à ce moment là précisément j’ai trouvé que le silence s’imposait, j’ai tourné les talons et j’ai été voir l’avancée des autres travaux d’élèves.

Technique mixte 60×80 Patrick Blanchon 2020

3 réflexions sur “Pas de répit pour les vieux cons

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