Pêcher le silence

J’ai connu des temps bénis où l’on pouvait manger le poisson que l’on pêchait soi-même. De plus celui-ci avait encore une forme de poisson et non cette chose congelée, rectangulaire, enduite d’une couche de chapelure que l’on cuit à la va-vite sur un coin de fourneau.

Mais à vrai dire ce n’était pas pêcher des poissons qui m’intéressait le plus, c’était tout ce qu’il y avait autour durant ces moments de vacance fabuleux.

L’esprit accroché tel une barque à quai à un rituel immuable, quelque chose comme une sorte de doublure augmentée de moi, légère, pouvait alors voyager dans le ciel et dans les profondeurs du fleuve, dans le bruissement des arbres et le mouvement des reflets.

J’arrivais de bonne heure et humais l’air. Puis je déballais mon attirail toujours exactement de la même façon. Une fois la canne télescopique déployée, j’y accrochais la ligne, puis je farfouillais dans la boite de vers pour en trouver un que je coupais en deux sans le moindre émoi.

Enfin je plaçais une plombée pour mesurer le fond, estimais la vitesse, la force du courant ce qui me donnait les indications suffisantes pour régler la hauteur du bouchon, et enfin tendre la ligne.

Une fois tout cela fait je fixais l’objet comme un moine un point focal, crucifix ou mandala, et j’étais prêt pour un voyage dont je ne savais jamais d’avance ni où ni combien de temps il allait durer.

Je pouvais sortir de mon corps de petit garçon et rejoindre les territoires des rêves que j’avais abandonnés le matin.

Et puis de temps à autre un poisson mordait à l’hameçon tout là bas en bas, dans la profondeur et je suivais le fil d’argent pour retrouver mon corps, la pesanteur de celui-ci et le mouvement, et c’est alors comme mécaniquement que je ferrais.

La plupart de ces petits poissons étaient de long gardons et leur odeur me pénétrait les narines comme pour achever de me réveiller totalement. Une odeur forte de vase et de quelque chose d’autre que je n’arrivais pas vraiment à identifier clairement. Une odeur de gardon.

La perche arc-en-ciel que je pèche aussi parfois n’a pas tout à fait la même odeur, quand au poisson-chat n’en parlons pas, c’est une véritable infection, on le pêche plutôt dans le canal du coté des égouts.

Ce que j’extirpais de ces profondeurs mystérieuses, ces poissons de toutes sortes, la pêche , n’était pour moi rien d’autre qu’une conversation silencieuse interrompue par la chance. Et la chance surgissait à la fois dans des tons argentés et de sales odeurs.

Encore que sales odeurs est un terme exagéré qui ne venait pas de moi, mais de ma mère.

Car lorsque je rentrais avec ma bourriche pleine elle ne voulait rien savoir, débrouilles toi pour les préparer, moi je m’en lave les mains, ça pue vraiment trop tes machins.

C’était évidemment la contrepartie de ces moments magiques, comme si tout dans cette existence n’était qu’un équilibre permanent à ajuster entre le merveilleux et le désagréable.

Je prenais de vieux journaux, la Montagne notamment, et sur les feuilles imprimées relatant les faits divers, les dates et événements des comices agricoles, les rubriques nécrologiques, je sacrifiais mes souvenirs encore tout frétillants d’ombres et de lumières, ces agréables moments. Les boyaux sanguinolents se mêlaient à l’encre d’imprimerie, ce devait être mes premières peintures crées de toutes pièces par le hasard.

Je n’ai jamais parlé de tout cela, je n’étais qu’un gamin et, du reste sitôt que j’avais essayé de raconté mes rêves ou mes cauchemars je n’avais la plupart droit qu’à des réprimandes.

Arrête donc de vouloir faire ton intéressant et va ranger ceci va ranger cela.

Je me suis tu le plus profondément possible.

Puis je suis arrivé dans des contrées où la pêche ne me disait plus rien. Au bord de l’Oise en région parisienne, je voyais les berges souillées par des nappes de gasoil que laissaient dans leur sillage les péniches, des bouteilles vides en plastiques, des petits chats morts dans des bas de soie, je n’avais nulle envie de fourrer ma ligne dans ces eaux là.

J’ai pourtant essayé une fois ou deux tant la nostalgie me tenaillait. Mais ce fut décevant, je n’ai péché ces jours là que des objets mis au rebut dans le ventre du fleuve, une vieille ceinture et une espadrille. J’ai donc rangé tout mon fourbi dans un coin du garage et puis j’ai laissé le temps passer, j’ai oublié.

Durant les 50 années qui se sont écoulées depuis j’ai du retourner à la pèche moins de cinq fois.

Au Portugal notamment où je vivais dans une forêt d’eucalyptus, au dessus de Chaves je suis allé pécher pour me nourrir car je n’avais plus le moindre kopeck. C’était une petite rivière, un vao et j’ai pu retrouver en grande partie le monde des rêves qui m’était devenu inaccessible , depuis l’enfance, et l’abandon de la pêche.

Oh bien sur j’avais des rêves d’adultes désormais, mais ce n’était pas du tout la même chose. Dans ces rêves là il me semble que j’étais démuni totalement, je n’avais rien pour mesurer le fond, et tendre ma ligne en toute quiétude.

Je n’avais désormais plus rien, pas la moindre plombée, pas le plus petit bouchon, pas le moindre petit fil pour pêcher le silence.

Hortillonnages, Alfred Manessier

2 réflexions sur “Pêcher le silence

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