L’expérience

Parfois j’ai moins de 10 ans d’âge mental et lorsque la neige est là je me sens léger léger. Puis je me souviens que j’en ai plus que 60 et mon pied patine, glisse, je dérape et me rattrape comme je peux en poussant un juron en pleine rue. Saloperie de gadoue, neige de merde. C’est le paradoxe.

Je me demande alors ce qui a bien pu se produire entre ces deux états si opposés. Le temps d’une vie pourrait être la réponse mais c’est plutôt court. Et puis c’est faux partiellement. Car ces deux états si distants soient-ils parfois, à d’autres se confondent et s’ajustent dans une netteté incroyable, comme autrefois on pouvait encore s’en ébaubir en regardant le monde au travers d’un viseur télémétrique d’appareil photographique.

Si ce n’est pas le temps qu’est-ce alors ?

Voici décembre et l’odeur de la neige, ma chatte est folle et s’agite dans l’atelier. Je lui ouvre la porte elle se rue vers la cour puis reste en arrêt une patte avant en suspend, je la remarque étonnée.

Comment ça pas de neige ? Alors que tous les signes sont là, que je la sens dans mes os … semble t’elle penser.

Il y en a ma belle, là haut sur le mont Pilat, j’ai vu des jolies plaques allongées sur le haut là-bas, patience.

J’allume une cigarette comme pour chasser l’odeur de mes souvenirs.

Il faudrait que j’arrête, je me le redis ce faisant de plus en plus souvent.

Hier cette élève me parle d’une dame simple qui ressoude les os rien qu’en passant sa paume au dessus des fractures. Elle dit elle est simple elle n’a pas inventé le fil à couper le beurre ou l’eau chaude je ne sais déjà plus.

Mais je retiens qu’elle ne réclame pas d’argent en échange de ses dons. Elle se dit traversée par quelque chose qui l’utilise pour soulager et guérir.

On vient de tout le département pour la rencontrer en cas de bobo à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, même les dimanches. Une espèce de sainte.

Avoir le cœur nettoyé de toutes ces préoccupations égoïstes qui ne cessent jamais est-ce possible vraiment ? En tant qu’humain est-ce vraiment possible je veux dire ?

Il semble que la pureté de cœur se loge quelque part aux frontière de l’idiotie ou de l’imbécilité pour des gens comme moi aujourd’hui. Bon Dieu que s’est-t ‘il donc passé ?

Et l’évocation du sapin, et du Père Noël, et cette affreuse déception de comprendre que tout cela n’est que de la blague.

J’ai moins de 10 et c’est insoutenable déjà. Qu’on puisse nous faire croire et tout nous retirer comme ça.

Une amertume qui ne cesse de s’allonger comme un nez au milieu du visage. Un nez à la Pinocchio qui croit de mensonge en mensonge, de déception en déception.

Plus on vieillit plus le visage se modifie jusqu’à devenir une grosse boule aux traits grossis, exagérés, une caricature de l’enfant que nous étions.

Que reste t’il bon Dieu que reste t’il ? Toutes ces déceptions comment s’en débarrasser pour retrouver cette sensation de neige bizarre, l’envie de faire des bonhommes avec leur nez en carotte, l’envie de balancer des boules au loin.

Il n’y a plus de compassion à ce moment là vraiment mais de la hargne.

La sensation d’être parvenu à un degré supplémentaire de l’irrémédiable.

L’expérience est là, comme une balle logée en plein cœur. Comme ce petit morceau de glace dans l’œil.

Il faut pleurer pour le faire fondre. Encore faut-il en être capable sans verser des larmes de crocodile évidemment, où de pénétrer dans la complainte de l’auto flagellation, du mea culpa.

Tout ça ne sert à rien, c’est inutile, forbidden, loss raouste !

La résistance pourtant c’est d’y aller tout de même, de ne pas en avoir peur et du qu’en dira t’on.

ça fait tellement de bien au fond.

Il suffit d’une seule pensée de colère pour s’extirper de tout ça. On peut retarder le moment, un peu, en profiter à fond.

Je me demandais hier encore pourquoi on n’emploie pas les personnes âgées de plus de 50 ans, celles qui soient disant auraient le plus d’expérience. Que faire de tous ces gens qui ont encore désormais plus de 10 ans à attendre leur pension ?

Les entreprises n’en veulent pas. Je ne comprenais pas pourquoi je trouvais ça injuste. Je comprends mieux désormais.

Le ver est dans la pomme voilà tout. On ne voit plus du tout les mêmes choses qu’avant. On peut nous jouer de la flute autant qu’on voudra même sincèrement, on devine tout à présent.

Et puis même pour soi, les buts, les idéaux, la carrière, la belle affaire.

J’imagine que les soldats survivants des guerres de tout poil ressentent la même vacance face à tous ces « on y croit ».

L’expérience est comme le dieu Janus une double face.

Dessin mine de plomb Patrick Blanchon 2021

5 réflexions sur “L’expérience

        1. Oui, oui, je ne juge pas. C’est juste pour aussi me convaincre, je l’ai fait.
          D’un autre côté je dois dire : « Putain :! Vachement bien fait et sécurisé en double détente, double authentification. Impeccable ! Donc c’est faisable ! »
          Allez, à plus !

          Aimé par 1 personne

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