zéro, nul, à chier

Cette élève qui ne vient plus à l’atelier j’y repense encore comme on rumine ses échecs. Un femme entre deux âges qui avait perdu son mari juste l’année avant qu’elle s’inscrive à mes cours. Au trente sixième dessous mais elle avait l’envie de refaire surface.

Avec elle rien n’allait jamais, ça me donnait pas mal de fil à retordre.

Une fois et ce fut la dernière je crois car je ne me souviens plus l’avoir revue par la suite, elle s’était lancée dans la copie d’un Gauguin qui dura des semaines.

A la fin de chaque séance elle râlait tout bas et l’agitation de son corps attirait mon regard qui tout de suite après dérivait sur l’avancée de la toile.

Alors je prenais quelques instants pour tenter de la calmer, j’étais encore assez naïf lorsque je repense à tout ça. Naïf et surement pas mal prétentieux.

Je lui demandais de me laisser la place et je rectifiais la bouche, un œil, et comme nous travaillions à l’huile je lui disais de patienter, de ne pas toucher à ce que je venais de peindre.

 » on reprendra la semaine prochaine, ça ira mieux »

Et là elle déversait d’un coup tout un tas d’expressions toutes faites du style je suis nulle, c’est nul ce que je fais, elle ne disait pas c’est à chier parce qu’elle voulait qu’on la considère tout de même comme une dame comme il faut, mais j’entendais bien ce qu’elle n’osait pas.

J’ai tenu bon durant des semaines et j’ai ainsi vu mon orgueil.

Toutes les corrections que j’avais apportées elles les défaisaient comme en priorité à chaque nouvelle séance. Puis tout s’enfonçait à nouveau dans la gadoue et dans le terne. Puis la séance s’achevait encore avec des soupirs, cette drôle de façon d’utiliser le corps pour émettre des signaux de détresse et à la fin encore ces mêmes c’est nul, je suis nul, tout ça est bon à jeter à la poubelle.

Des semaines jusqu’à ce que je commence à douter du bien fondé de ma patience.

Pourquoi étais-je donc si patient ? Par compassion eut égard à sa position de veuve ? Pour paraitre un gars bien, un gars solide ? Pour ne pas perdre une cliente ? Parce que ça me faisait travailler sur moi même de dépasser l’agacement qu’elle me procurait ?

Un jour la coupe a débordé. Je n’avais peut-être pas bien dormi, avalé un truc de travers, peut-être que le temps s’y était aussi mis pour devenir maussade, je ne me souviens plus.

Elle me reprocha ce jour là de ne pas m’être assez occupé d’elle ce qui provoqua aussitôt une réaction violente en moi. Je déteste l’injustice et je trouvai tout à coup sa réflexion injuste. J’avais l’impression de lui avoir accordé déjà énormément de temps au contraire au dépens du groupe. Et puis je n’interviens qu’extrêmement rarement sur les travaux d’élèves, j’avais pris beaucoup sur moi.

De plus elle avait encore tout bousillé de ce que j’avais fait à la séance précédente et ce petit jeu commençait sérieusement à me faire sortir de mes gonds.

On échangea soudain quelques répliques désagréables. Et puis comme je voyais qu’elle restait campée sur sa position je finis par dire

-si ça ne te plait pas, la porte est grande ouverte.

Au moment même où je prononçais la phrase je sentais bien que je déconnais, que je n’aurais pas du, mais c’était un tel soulagement en même temps bon sang.

Elle rangea ses affaires et emporta son tableau et je ne la revis plus.

Que faire lorsque quelqu’un quoiqu’on lui dise quoiqu’on tente de lui prouver de son erreur de jugement, persiste à se bousiller ?

Si cette anecdote m’a tellement touché je crois que c’est parce que je suis cette femme, tout au fond de moi je l’ai été, peut-être même le suis-je encore.

Cette obstination à se rejeter soi-même continuellement, à ne jamais accepter l’encouragement ou l’aide comme quelque chose de bon, de gratuit, qui viendrait comme on dit du cœur.

Evidemment l’aide que je lui apportait, cette compassion que cette femme m’inspirait m’arrangeait bien pour résoudre mon propre problème. Et si j’ai été aussi patient c’est qu’il me fallait cette durée pour saisir toute l’ampleur de la supercherie. Une supercherie de moi-même à moi-même.

Pour atteindre à la bienveillance, si tant est qu’on en ait vraiment besoin, j’utilise souvent l’humour. Ce qui m’importe c’est la cohésion du groupe et puis je préfère travailler dans une atmosphère sympa, détendue de toutes façons.

Désormais j’ai mis en place quelques règles : 1 euro le c’est moche le c’est nul, le je n’y arriverai jamais.

Et puis je n’interviens plus sur les tableaux comme je le faisais auparavant. Je laisse les gens explorer l’échec ainsi qu’ils veulent le concevoir. Je me contente de lâcher quelques idées, quelques conseils.

Cette femme au fond de moi je ne sais pas ce qu’elle est devenue, elle a fini par s’absenter dans le silence tout comme cette élève qui n’est jamais revenue à mon cours et qui a même déménagé d’après la rumeur.

De temps en temps j’y repense.

Souvent lorsque j’entends ou lis l’expression c’est nul ou gens nuls, quoique ce soit où le mot nul surgit c’est une petite douleur qui se réveille.

Elle est certainement utile cette douleur du moins c’est cette fonction que je veux lui attribuer sans doute pour arrêter de regarder au fond de la béance qui se dissimule sous sa surface.

Deux femmes tahitiennes Paul Gauguin 1899

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