Le fil conducteur

Avoir un fil conducteur c’est important, on me le dit régulièrement. Comme avoir de la suite dans les idées.

Et bien sur si on me le répète c’est que je n’en ai aucun ou aucune.

Je suis pauvre à un point tel que je ne possède même pas un malheureux fil conducteur. Et ce dans à peu près tous les domaines de l’existence.

Que ce soit avec la peinture , l’écriture , les promenades, les filles, la musique, les échecs ( le jeu) les échecs ( la vie) je suis parfaitement incapable de déceler le moindre brin auquel m’accrocher plus de 5 minutes montre en main et qui me permettrait, si je le désirais, de m’extraire de l’immanence totale dans laquelle je barbote comme un bambin ébaubi depuis mon tout premier cri.

Si je le désirais.

Mais voilà une force obscure, incontrôlable, ne me fait jamais prendre le moindre désir au sérieux.

Ce qui est un handicap majeur.

Comment j’en suis parvenu là ?

Pourquoi un tel désabusement à propos du désir comme du fil conducteur ?

Il y a tout un tas de réponses qui me viennent sitôt que j’y pense, mais aucune n’a l’aspect d’une solution. Ce sont des réponses toutes faites la plupart du temps.

Je suis trop vieux pour ces conneries.

De toutes façons j’ai déjà raté ma vie mille fois pas de raison que ça change.

Je vais mourir à quoi bon vivre

Je suis fatigué j’ai pas assez dormi

J’ai mangé un truc pas bon.

Je déteste le mouvement qui déplace les lignes.

Il fait trop chaud

Il faut trop froid

Je n’ai de gout à rien.

Je n’aurais jamais tout

Personne ne m’aime.

Je vous fait grâce de la liste entière des réponses, d’ailleurs il faudrait que je les note un jour, comme ça pour voir, rien que pour moi, ça pourrait peut-être faire un poème.

Bien sur j’ai essayé, il y a de cela fort longtemps, de me trouver un fil conducteur. Un fil qui, s’y on ne le lâche pas, si on s’y tient, nous aide à aller d’un point A à un point B. Mais encore faut-il savoir ce qu’est un point B.

Pour moi la plupart du temps c’est du chinois.

A j’imagine que c’est le point d’où on part, et B le point où l’on est sensé arrivé. Je ne suis pas con au point de ne pas comprendre cette chose apparemment simple.

Mais je ne vois jamais de différence réelle entre les deux points.

Je veux dire une différence suffisamment intéressante, bénéfique pour que je me penche sur la question, pour que celle-ci déclenche en moi le fameux désir d’effectuer le trajet.

Si je fais l’inventaire des raisons qui pourraient me faire aller d’un point A vers un point B je n’en trouve pas beaucoup.

Aller au cabinets ou aux toilettes ça c’est évident.

Aller du canapé au frigo, ça aussi.

Aller de chez moi à l’atelier, c’est devenu une habitude, je ne sais comment.

Aller au pain, plus beaucoup, car j’essaie de faire un régime sans pain pour faire plaisir à mon épouse.

Aller au bureau de tabac acheter mes cigarettes et jouer de temps en temps au loto.

Aller animer mes cours de peinture à l’extérieur, parce que si je reste seul dans mon atelier je deviens cinglé

Et ma foi c’est à peu près tout.

Il faut dire que j’ai supprimé beaucoup de trajets qui ne me servent plus à rien.

Comme par exemple

Aller aux putes, aller au bistrot pour rencontrer les copains, aller à la synagogue, aller en vacances, aller chez le tailleur, aller chez le coiffeur ( transformé en moment privilégié entre mon épouse et moi) …

Autant de trajets inutiles désormais.

Parfois, suivant le temps qu’il fait dehors, il m’arrive de penser à ce fil conducteur que je ne possède pas et mes déductions s’accordent au climat.

Parfois je me dis ouf. Parfois je me dis zut.

J’ai aussi mis en place des stratagèmes pour qu’on me flanque la paix.

Je suis l’inventeur du faux fil conducteur.

Ce qui me permet de clore le débat assez vite quand on me demande ce que je fais, où je vais, dans quel état j’erre.

Je peux très bien dire que je prépare un roman, ça ne mange pas de pain, et puis c’est long de préparer un roman et encore plus long de parvenir à le finir. Encore que tout le monde se fiche de moi quand je dis ça. Et le ridicule ne tuant plus beaucoup, ça ne me gène pas.

Ca me donne un sacré délai en attendant, pour être tranquille avec cette affaire de fil conducteur qui revient régulièrement sur le tapis.

Ou encore je dis Euréka, j’ai un thème enfin, en peinture.

Oyez Oyez je vais peindre des fleurs mais de façon érotique et uniquement avec des bleus et des orangers.

Les gens adorent les détails, les détails c’est la vie, plus il y a de détails, de précision plus ils arrivent à se faire une idée. Et surtout ils vous croient. Et quand ils vous croient ils vous fichent la paix enfin.

Ou bien je ne dis strictement rien.

Je fais un salto arrière (mental, faut pas déconner) un jeu de mot, un calembour si on m’oblige.

Le fil conducteur m’emmerde royalement en fait. Je le découvre en même temps que je vous le dis.

Un jour, ce chef d’entreprise tiré à quatre épingles m’achète un tableau et m’offre de boire un coup chez lui une fois l’affaire conclue, la toile accrochée au mur de son salon.

Racontez moi comment vous êtes arrivé à la peinture ?

La question du fil conducteur à peine déguisée.

J’ai répondu avec la petite histoire passe partout que j’ai fabriquée depuis belle lurette.

Mais le type ne lâchait pas l’affaire, il posait encore des questions, il voulait toujours plus.

Du coup j’ai commencé à dire quelques vérités, à dire que ce que j’aimais c’était le hasard, vivre au hasard, baiser au hasard, peindre au hasard … vous voyez ?

Il devait être catholique pratiquant et soudain j’ai vu que j’étais tout à coup une aubaine pour lui qui lui permettrait de rejoindre le paradis. Une bonne action à ne pas louper.

Mais vous ne pouvez pas vivre comme ça , ça ne se fait pas voyons, avec votre talent, vous vous gâchez.

et il ajoute :

Pierre qui roule n’amasse pas mousse.

J’étais encore à la bière à ce moment là, je ne manquais pas de mousse. Mais j’ai rien dit.

J’ai haussé les épaules, j’ai dit vous avez sans doute raison, après tout c’était un client et le client est roi n’est ce pas.

Puis je me suis carapaté aussi vite que je le pouvais avant d’être ligoté par je ne sais quel fil conducteur que ce type allait me faire venir à l’esprit.

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4 réflexions sur “Le fil conducteur

    1. Disons qu’il y a une sorte de pression extérieure embêtante parfois, par exemple celle du marché de l’art qui voudrait que tout soit rapidement identifiable et donc monnayable.
      Cette prévoyance des marchands vis à vis des collectionneurs.
      Ce n’est plus de l’angoisse, cela l’a été, beaucoup, beaucoup. Plus trop maintenant.
      Et puis il y a de plus en plus de public qui ovationne la variété, je ne parle pas de la chanson.
      De toutes façons on a le choix je crois de faire ce que l’on veut ou ce que l’on attend de nous non ?

      Et puis curieusement la fameuse « cohérence » même en allant dans tous les sens, elle apparait à un moment ou à un autre, parce qu’un pommier ne sait faire que des pommes. Merci de ton passage et commentaire Jeanne Bonne journée

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