Le travail à la chaine

Je comprends car je suis passé par là. Moi aussi j’ai travaillé à la chaine. Ce n’est pas une métaphore, je ne parle pas de peindre des tableaux .

Je me suis vraiment levé à pas d’heure pour enfourcher mon vélo et me rendre à l’usine. Et là je me suis rendu compte de ce que c’était.

Je fabriquais des vinyles pour l’industrie de la musique. Que des chansons de variétés entonnées par de parfaits inconnus. Quelque part au fin fond du Val d’Oise la nuit.

J’étais jeune et j’avais déjà besoin d’argent, à peine 16 ans. Cette première expérience du travail répétitif m’a énormément appris sur moi-même surtout. A savoir que j’étais capable de trouver du pour et du contre à parts égales, presque systématiquement déjà à l’époque.

Le pour c’était gagner de l’argent, et aussi me rendre compte que que j’étais capable de faire ce genre de boulot.

Je ne me souviens plus si j’avais des velléités d’écriture, mais j’avais déjà cette formidable curiosité pour toute les expériences que je traversais.

Je croyais encore à mon destin et tout ce qui pouvait m’arriver devait dissimuler une sorte de message, une ressource dont je pourrais tirer partie, un jour.

Je crois que c’était assez orgueilleux, mais en tous cas cela m’a permis de nombreuses fois de ne pas me pendre.

Le contre c’était qu’il fallait faire un long trajet à vélo pour aller et revenir. Et puis aussi je ne dissimulerais pas une certaine amertume précoce de me retrouver là devant cette presse à faire les mêmes gestes répétitifs toute la nuit.

Au début j’ai eu un mal de chien à coordonner tous ces gestes. J’ai failli perdre plusieurs fois chacune de mes mains. Ce qui est impossible évidemment, une fois aurait suffit amplement.

J’ai eu de la chance, ou de la présence d’esprit, ou du reflexe. Peut-être un peu de tout ça en même temps comme souvent.

Il y a quelque chose d’hypnotique dans le travail à la chaine.

Si on veut c’est un genre particulier de méditation. S’attacher à 4 ou 5 gestes seulement et les recommencer des centaines de fois dans un ordre précis, permet de calmer beaucoup les pensées.

C’est obligé.

Ensuite lorsque l’apprentissage est terminé que ces quelques gestes sont devenus une routine, il est possible de s’évader, presque de sortir de son corps. Mais c’est très dangereux. Il faut rester vigilant.

On peut rêvasser et être vigilant en même temps voilà ce que j’ai appris.

Comme j’ai aussi appris bien plus tard, à l’armée, que l’on pouvait marcher les yeux fermés, en somnolant.

Les limites d’un être humain soumis à la contrainte sont inimaginables, à croire qu’il n’y en a pas.

Car il faut bien sur une contrainte pour faire ce genre de travail. Personne ne ferait cela gratuitement, pour le fun comme on dit désormais.

J’ai fait un tas de boulots de ce genre là où la répétition était le cœur de la journée ou de la nuit.

Une pulsation ininterrompue ou presque durant 8 heures. Lorsque je vois mon épouse pratiquer son yoga je me dis que j’étais déjà un précurseur dans ce domaine, avant même de connaitre le mot.

Car voyez vous il y a maintes façons d’amortir le choc lorsqu’on se retrouve à devoir travailler ainsi.

En tous cas deux assez communes, se plaindre, ou se taire.

Je ne dis pas qu’il ne m’est pas arrivé de me plaindre.

Le plus souvent à l’heure de la pause avec les collègues qui en avaient envie.

Mais l’énergie gaspillée dans la plainte me claquait, alors au bout du compte je me suis tu. Je me suis tu et j’ai réfléchi, à comment aborder confortablement le répétitif.

A comment tirer partie du répétitif et aussi et surtout comme s’améliorer dans la répétition.

Car même avec 4 ou 5 gestes il y a une quantité de façons à étudier pour les parfaire.

C’est exactement comme la pratique d’un art quelconque.

Que ce soit le dessin, les arts martiaux, le yoga, la prostitution, une attention à la technique au sein de la répétition mène indubitablement vers le talent.

A un point tel que l’on peut même se demander si la répétition forcée, dans certains cas de figures, n’est pas une véritable aubaine.

On peut répéter bêtement, on peut aussi connaitre l’éveil en répétant.

Sans mentir j’ai connu les deux.

Le problème c’est que je n’apprécie pas l’abrutissement.

J’ai toujours un tas d’autres choses à faire que de perdre mon temps ensuite à me reposer d’avoir travaillé.

Du coup j’économiserai à fond mon capital énergie, systématiquement dans les boulots que je ferai dans ma vie.

Et puis une fois que l’on a extrait tout le jus possible des milles et une répétitions, rester dans ce genre d’habitude serait totalement stupide.

Il faut passer à autre chose.

En général un autre système plus subtil où l’on ne voit pas la répétition tout de suite, ce qui laisse un petit laps de temps avant de voir l’ennui repointer le bout de son nez.

J’ai compris tout cela rapidement. Sans doute trop vite.

C’est pour cette raison que j’ai fait autant de métiers. J’ai compris que si je restais dans un seul je ferais le tour de la question tôt ou tard, c’est à dire que je serais prisonnier d’un point de vue pour toujours.

Je me disais que je finirais comme un vieux con probablement désabusé.

Du coup quelques soient les choses que j’ai entreprises je les ai répétées un certain temps, disons un nombre de fois qui s’est mis à diminuer de plus en plus avec l’âge.

Car je parviens désormais à faire le tour de la chose de plus en plus rapidement. Je n’ai plus à trop me creuser la tête, mon intuition prend le pas sur le raisonnement.

L’intuition n’est pas un truc magique. L’intuition est le fruit de l’expérience. C’est une fulgurance qui prend sa source au sein même de celle-ci. ça ne tombe pas du ciel.

De temps en temps je me le rappelle car j’ai des tendances aussi à m’égarer dans le mysticisme. C’est une façon comme une autre de reposer ma cervelle lorsqu’elle chauffe trop.

J’aimerais qu’il en soit ainsi. Comme je viens de le dire. Mais ce n’est pas entièrement vrai.

En fait la répétition a du créer une sorte de traumatisme puisque au début j’étais absolument incapable d’en extraire les raisons et les vertus.

Par exemple apprendre par cœur ne m’a jamais vraiment intéressé sauf pour rabâcher les récitations parce que ça me permettait de chercher le ton le plus juste pour émouvoir mon auditoire, mes camarades de classe et la maitresse dont j’étais presque toujours secrètement amoureux.

Pour les autres matières, l’histoire et la géographie, notamment je m’en battais les steaks.

Je ne voyais aucun intérêt à retenir les dates des batailles, des sacres et les numéros des départements.

Tout ça pour obtenir une bonne note était au dessus de mes capacités de l’époque.

Cette gratification n’était pas suffisante et je n’avais pas l’intelligence d’adopter un autre point de vue, un point de vue dont le bénéfice serait à trouver coute que coute comme j’ai souvent tenté de le faire parfois non sans succès par la suite.

Comme toujours il y a toujours plusieurs façons de voir les choses, notamment la bonne et la mauvaise et durant des années je crois que je ne me suis focalisé que sur les mauvaises.

L’ennui y est pour beaucoup. L’ennui est une relation figée avec la notion de répétition. Et seul l’amour peut nous extraire de cet ennui.

Je ne parle pas ici de trouver l’âme sœur. Je parle d’avoir un minimum de compassion pour soi-même, ce qui m’aura beaucoup manqué. On peut apprendre énormément de choses intellectuellement, mais connaitre demande d’être connecté au cœur.

Cette culpabilité de penser enfant que je n’avais pas de cœur. Je crois qu’elle explique beaucoup de choses. Je n’en veux plus à personne désormais, tout est pardonné car chacun fait comme il peut pour éduquer ses enfants.

Mais tout de même il faudrait éviter autant que possible de lâcher des phrases idiotes comme « tu n’as pas de cœur » à un gamin et à tout bout de champs.

Parfois je me dis ah comme ma vie aurait été différente si dès le début j’avais été assuré d’avoir cet organe. Si on m’avait encouragé à le croire. Si une certitude avait joué le rôle de fondation.

Parfois je me dis aussi que ce fut une chance.

D’autres fois encore je serre les dents et je me dis ce sont les cartes que l’on m’a données, il faut faire avec.

Aujourd’hui lorsque je repense à ces travaux à la chaine effectués j’ai l’impression d’avoir été volé, exploité, pressé comme un citron. Il s’en dégage une amertume formidable. Et je n’aime pas cela du tout.

A quoi peut servir la créativité si on ne parvient pas à trouver une solution à cette amertume ?

Je crois que c’est ce que j’essaie de faire avec la peinture. Avec l’enseignement de la peinture aussi.

Sortir tout le monde de l’amertume y compris moi-même car celle-ci comme le ressentiment sont les véritables plaies de notre temps, sans doute de tous les temps.

Je reste persuadé que l’on peut réinventer ses expériences. On ne peut pas changer les choses bien sur, mais on peut les éclairer différemment, en saisir la poésie, l’ineffable, se diriger vers le soleil plutôt que systématiquement la nuit.

C’est ce que j’essaie de trouver chaque jour, je me répète. Que ce soit au travers de la peinture, de l’écriture, de mes cours, je me répète sans toutefois utiliser les mêmes gestes, les mêmes mots.

Exactement lorsque j’étais cet ado qui partait en vélo fabriquer des vinyles à l’usine. Je voulais juste résister à l’amertume et à l’ennui, me rapprocher d’une idée entr’aperçue tout au fond de moi, une idée de lumière.

Huile sur toile 40×40 cm Patrick Blanchon 2020

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