Au delà des apparences

Une des questions qui me tarauda le plus dans mon enfance fut de me demander ce qui pouvait bien se cacher derrière les apparences.

Ainsi je me demandais si Sabine Carlon était vraiment aussi chipie qu’elle s’efforçait de l’afficher dans la cour de récréation. Si ce petit noireau de Johannes, avec sa bande de gitans, avait vraiment visité tous les pays comme il le disait à qui voulait l’entendre. Si Noël était vraiment la commémoration d’une naissance divine , et si un manchot comme Monsieur Rapinelli, le buraliste du coin de la rue était vraiment aussi fainéant qu’on aimait à le raconter dans le village.

Autant de questions qui restent à peu près toutes sans réponse.

Parmi toutes ces questions irrésolues; celle du point de vue à adopter concernant Monsieur Deladent, notre instituteur, m’aura donné le plus de fil à tordre . Car pour la plupart d’entre nous c’était un méchant homme.

Mince et élancé, la quarantaine austère, barbiche taillée en pointe et sourcils fournis, sans oublier bien sur un vilain nez aquilin, il devait rappeler à tous le Méphistophélès qui nous effrayait tant dans les illustrations des contes de fées.

De plus il n’arpentait jamais la salle de classe sans lâcher sa règle carrée, en bois dur.

Je vous parle d’une époque où les maîtres avaient encore le droit d’exercer quelques sévices, pour se défouler sans se départir de leur mission éducative, sur les morveux que nous étions.

Personnellement je recevais tellement de coups par mon vieux que Deladent ne me faisait pas peur. Je crois même que je lui portais la même sorte de compassion qu’envers mon géniteur.

Une compassion totalement idiote, tout à fait similaire au syndrome de Stockholm qui induit les victimes à tomber en amour envers leurs bourreaux.

Mes camarades, bien plus sains de corps et d’esprit, me tenaient pour le pire des benêts, lorsque parfois je tentais de prendre la défense de Deladent.

Je disais sa femme est morte il ne s’en remet pas, il n’a pas d’enfant, il vit seul et n’a même pas un chien, ni un chat.

Je disais ce genre de chose vous voyez, j’essayais de traverser les apparences, de comprendre les tenants et aboutissants comme dit mon grand oncle, rebouteux au Puy en Velay.

C’est un con, un sale con qui passe ses nerfs sur les enfants a dit une fois Johannes, chez nous il se ferait dépecer si mon père apprenait qu’il nous donne tous ces coups de règle sur les doigts.

Effectivement j’avais remarqué que Deladent épargnait Johanne.

Non pas que ce dernier fut moins turbulent que nous , il était seulement plus habile, qualité que l’on retrouve chez maints voleurs de poules.

Ce fut au mois de décembre de cette année là, celle de mes 7 ans, que je renforçais mon point de vue sur Sabine Carlon, et sur la plupart des spécimens de la gente féminine à l’occasion.

Les femmes n’avaient pas de cœur ce devint une évidence à partir du moment où, ayant déclaré ma flamme non sans difficulté, cette délicieuse petite rouquine me rit au nez tout en me balançant un cinglant « non mais tu t’es vu » ?

Puis elle tourna les talons, et rejoint le groupe des autres filles qui, certainement, allaient passer le reste de la journée à se tenir les côtes en me regardant.

Heureusement, vers 11h, la neige se mit à tomber à gros flocon et l’attention se reporta sur l’observation assidue de celle-ci gommant le village peu à peu.

Deladent multiplia les coups de règle, pour attirer un minimum d’attention vers le tableau noir, en vain.

Vous savez la neige fait un effet bœuf sur les chats et les enfants. Impossible de calmer l’excitation qu’elle fait naitre. Je crois même que toute tentative pour s’opposer à cette réalité de la vie, ne fait qu’aggraver les choses.

Quelqu’un, sans doute près du poêle au fond de la classe, envoya la première boulette de papier qui vint s’aplatir à la surface du tableau noir.

Et ce fut alors comme le signal des hostilités. Des boulettes se mirent à pleuvoir de toutes parts à chaque fois que Deladent tournait le dos.

Cette concordance entre les boulettes de papier et les flocons qui se déposaient sur les branches du platane de la cour et sur les toits environnants me paru soudain être d’une logique implacable.

Quoique je n’ai jamais été très bon en logique. Disons que j’ai cette sorte d’intelligence assez embarrassante qui crée de l’analogie pour un oui pour un non.

En tous cas c’était bien amusant de constater combien le désordre de la classe à ce moment là s’accordait avec la neige qui tombait en silence.

Je me disais ça en regardant en coin de temps à autre Sabine Carlon.

La semaine suivante, alors que j’avais découvert que le froid pouvait brûler la peau des doigts en les laissant trop longtemps sur l’une des barres de métal du portail, je m’étais rendu à l’école à pied, comme tous les matins, mais cette fois en soufflant sur mes doigts.

Tout était tellement silencieux dans ce coin où nous habitions, on n’entendait pas même un oiseau chanter.

Quelque chose semblait en suspens et, comme d’habitude, je ne savais que penser de la nature de ce suspens. Car je savais d’expérience que cette sensation pouvait aussi bien déboucher sur un miracle que sur un drame.

C’est la directrice de l’école qui nous accueillit à la porte de l’école ce jour là. Avec elle ça ne rigolait pas.

Elle nous fit mettre en rang pas deux devant l’entrée de notre classe. Elle était d’une patience à toute épreuve cette femme, qu’il pleuve neige ou vente, elle avait cette attitude grotesque et stoïque des statues de marbre.

Puis, une fois que le calme fut là, elle nous fit pénétrer à l’intérieur et referma la porte doucement derrière elle.

Monsieur Deladent ne viendra pas, il ne viendra plus et sa voix s’étouffa.

Elle tenta de se reprendre mais des larmes coulaient sur ses joues, c’était un événement proprement extraordinaire. Voir une femme si rude pleurer m’en appris long comme le bras ce jour là et je me mis à douter de mes certitudes toutes neuves concernant les femmes.

Puis elle essuya son visage avec un mouchoir, nous fit ouvrir un manuel de lecture et désigna quelqu’un pour commencer à lire.

Après l’accalmie du matin, la neige se remis à tomber, plus drue encore que les jours précédents et mon regard dériva au travers des fenêtres pour mesurer la rapidité neuve à laquelle le village disparaissait à nouveau.

Un merle noir se tenait là, sur la branche du platane, tout près de la petite bicoque que nous avions construite et que nous alimentions régulièrement de graisse pour nourrir les oiseaux.

Je ne sais pourquoi, je pensai à soudain à Deladent. Dans mon esprit confus de gamin, le merle et Deladent se confondirent tout à coup.

Aussi ne fus-je pas étonné, en me rendant le soir venu chez le buraliste, d’entendre parler les grandes personnes à mi voix du drame qui venait de frapper le village tout entier.

Si jeune, en pleine force de l’âge, quel gachis avait lâché madame Turbela à Rapinelli qui tentait de bloquer un paquet de mouchoirs en papier entre sa joue et son épaule tout en rendant la monnaie de son seul bras valide.

Il ne s’est jamais remis de la mort de son épouse souffla t’il en attrapant le paquet avec une agilité remarquable pour le tendre à la dame.

La sonnette du magasin tinta pour indiquer l’arrivée d’un nouveau client, je tournais la tête et vis Sabine qui entrait dans le bureau de tabac ce qui instantanément me provoqua un coup de chaud, je devais avoir les joues cramoisies.

Et le jeune homme il veut quoi ?demanda Rapinelli et là me sortit de la bouche, comme malgré moi : un paquet de Flash. C’était les cigarettes que fumaient ma mère. alors que normalement j’aurais du dire un nounours et deux malabars. C’était déconcertant.

Comme je n’avais pas assez d’argent j’inventais un mensonge en disant que ma mère passerait dans la semaine pour régler, ce qui n’étonne personne au village puisque nous faisons ce genre de choses chez tous les commerçants.

En ressortant je marchais quelques mètres en direction de chez moi, en prenant mon temps car je savais que Sabine empruntait le même trajet.

Et là au coin de la rue j’ouvrais le paquet et cherchant la petite boite d’allumette au fond d’une de mes poches j’en allumais une. Ce qui me fit tousser abondamment.

Tu fumes ? dit la voix de Sabine Carlon derrière moi

Oui tu en veux une ? cranais-je

T’es fou pas ici, attends que nous atteignons l’église, on la fumera derrière.

T’as la trouille hein je dis mais j’éteignais rapidement le bout de la cigarette contre un mur et nous partîmes en prenant garde de ne pas glisser sur la chaussée qui n’avait pas été déneigée par endroits.

Tu sais que Deladent est mort hier elle dit soudain, il parait qu’il s’est pendu dans son salon.

Même si je supputais déjà en grande partie le drame, la nouvelle me laissa un instant bouche bée et j’eus presque aussitôt les larmes aux yeux.

Nous marchâmes en silence vers le centre du village pour rejoindre l’église.

Au moment où j’allumais la cigarette aux lèvres de Sabine Carlon, elle me dévisagea et me dit tu es un gosse sensible toi derrière ton aspect sauvage.

Et je crois encore que ça devait lui plaire car elle ôta tout à coup la cigarette et plaqua ses lèvres sur les miennes comme ça, sans prévenir.

Ce fut un fameux moment que ce premier baiser, le genre de moment qu’on ne peut oublier même si on essaie de toutes ses forces.

Enfin je la laissais devant la scierie de son père et poursuivis mon chemin vers notre maison qui se tenait un peu plus loin.

Mon père était rentré plus tôt que d’habitude et j’apercevais sa voiture, une Ami 8 grise tapie sur le talus qui ressemblait à une grosse bête menaçante, au milieu de tout ce blanc qui l’entourait.

Un blanc qui bleuissait j’avais remarqué.

C’est alors que je vis à nouveau le merle noir se poser sur la tonnelle du jardin, nous étions au bord de la nuit, celle ci tombe tôt en hiver dans nos régions. Et lorsque l’oiseau se mit à chanter je pensais à Deladent pendu dans son salon et me mis à pleurer sans savoir pourquoi.

Photographie Patrick Blanchon

6 réflexions sur “Au delà des apparences

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