La sainte horreur

J’ai une sainte horreur de la répétition me lâcha t’il tout de go alors que pour la énième fois nous nous aperçûmes que nous tournions en rond dans cette ville.

J’avais beau tenter de trouver une solution, scruter la carte afin de découvrir une transversale qui nous ferait échapper aux multiples panneaux de « sens unique » qui parsèment le quartier. En vain.

C’était une de ces premières fois où nous débarquions à Lyon. La boite avait ouvert un nouveau site ici et nous les parisiens avions été dépêchés pour reconnaitre les lieux, et surtout pour recruter des jeunes gens de bonne volonté.

Le quartier de Sans-Souci ne portait pas bien son nom.

Cela faisait maintenant une bonne demie heure que nous tournions en rond. Jusqu’à ce que Lewis, pète un plomb.

J’ai une sainte horreur de la répétition. Il avait prononcé cela avec son accent british ce qui soudain avait eu pour conséquence d’attirer encore plus mon attention sur cet idiotisme dont ma cervelle n’avait jamais décelé la bizarrerie, jusqu’à ce fameux jour.

De plus et j’imagine que ça l’agaçait , la jauge de la Volvo était dans le rouge.

-Putain de ville à la con lâcha t’il.

A un moment je lui indiquais enfin une issue possible par une petite rue sur notre droite, ce qui le fit appuyer sur les freins comme un dément. Il s’ensuivit un concert de coups de klaxons immédiat et par la vitre baissée quelques jurons nous parvinrent où l’on évoquait le rapprochement entre les parigots et la tête de veau.

Enfin, lorsqu’on nous rejoignîmes enfin la petite rue dans laquelle était sis les nouveaux bureaux, nous dûmes encore tourner plusieurs fois autour du pâté de maison pour trouver une place de stationnement, payante.

-Une sainte horreur de Lyon ! marmonna Lewis.

J’étais assez contente de voir craquer son vernis car d’ordinaire Lewis m’en imposait. Toujours tiré à quatre épingle, impeccable du bout de ses Crockett & Jones jusqu’à celui de ses ongles, j’avais la sensation désagréable d’être une sorte de souillon mal fagotée.

La seule trace d’engouement que j’éprouvais pour ce type était, à bien y réfléchir, de le voir s’évaporer ni plus ni moins et ce le plus rapidement possible afin de me retrouver seule. Car personnellement Lyon m’attirait, je ne trouvais pas la ville si désagréable que cela, n’eussé-je été affublée d’un tel gugusse, j’aurais été même soulagée de quitter Paris pour m’installer ici, en province.

La salle de réunion était déjà pleine, on avait servi le café et le PDG déploya moins d’obséquieuses simagrées pour nous accueillir que d’habitude.

Il ajouta simplement : Vous avez eu des difficultés sur la route ? et ne sembla pas attendre de réponse puisqu’il enchaîna immédiatement selon l’ordre du jour.

Je remarquais qu’il avait les mains moites.

Donc bienvenue à toutes et à tous, c’est notre première réunion dans ces nouveaux locaux refaits à neufs. Je crois que ce n’est pas la peine de perdre de temps dans les présentations, il faut passer à l’essentiel.

C’est à dire un volume conséquents d’études à réaliser pour notre principal client américain ce qui a déclenché d’ailleurs l’ouverture de ce site.

L’urgence est donc de recruter en masse des personnes bilingues dans toutes les langues européennes afin de se mettre au travail dans les délais impartis, c’est à dire dans 15 jours.

Le PDG repris sa respiration, avala une gorgée de café afin que l’écho de sa dernière phrase puisse nous pénétrer et déclencher une méditation salutaire à l’intérêt de la boite.

Donc à partir de maintenant, il faut tout utiliser, tous les canaux, petites annonces, encarts publicitaires dans la presse, contacter les radios locales, et même vous rendre dans les établissements susceptibles de rassembler nos futures perles rares, les étudiants.

Tout le monde autour de la table pris des notes. Quant à moi, je soulevais quelques réserves sur le terme « bilingue » .

Peut-être pourrions nous faire passer quelques tests et accepter des personnes parlant correctement la langue, ainsi nous aurions plus de chances …

Le cahier des charges est clair Mademoiselle Bonibar, des bilingues un point c’est tout. vous savez comment sont les américains, au moindre doute ils retirent toutes leurs billes en moins de temps qu’il faut pour le dire.

Lewis ajouta aussitôt : oui il faut absolument que tout le monde soit bilingue !

Le PDG le regarda, ferma les paupières comme pour dire, c’est bien au moins un qui a compris, puis il déploya encore quelques banalités liées de façon indéfectible à ces réunions ordinaires auxquelles nous étions habituées.

Quelques jours plus tard, nous avions écumé la ville, Lewis était assit à son bureau, moi à coté pour prendre des notes lorsque la première candidate se présenta.

C’était une jeune femme aux yeux bruns, à la chevelure longue bouclée et brune, peut-être italienne avais je pensé, mais le prénom de Leila indiquait plus une origine maghrébine.

Elle s’exprimait dans un anglais impeccable et je trouvais qu’elle ne ménageait pas ses mimiques pour charmer l’insipide Lewis, qui d’ailleurs ne montra aucune empathie particulière à cette Leila.

D’ailleurs aussitôt qu’elle eut refermé la porte, il lâcha un j’ai une sainte horreur des arabes ce qui acheva de conforter mon opinion sur le directeur des ressources humaines de la boite.

Petit à petit le réseau d’enquêteurs internationaux s’étoffa. Je ne savais plus ou donner de la tête et mon bureau se transformait en une sorte de tour de contrôle.il était rare que je prenne même le temps de déjeuner pour tenter de récupérer le retard.

Enfin nous fûmes prêts à temps pour démarrer les premières études de notre commanditaire américain.

Le jour J je ne me rendis pas compte tout de suite de cette fébrilité qui envahissait les locaux. Le directeur du site et le DRH s’enfermaient plusieurs fois par jour dans le bureau et on me priait aimablement d’aller chercher du café.

C’est lorsque je me rendis dans la grande salle que je compris le problème.

Sur un module avaient été rassemblées 12 personnes, des femmes qui étaient toutes voilées. Parmi elles je pouvais reconnaître toutes celles qui s’étaient présentées à l’embauche dans des tenues parfois extrêmement coquettes voire affriolantes.

Le lendemain les américains débarquèrent. Cependant on avait relégué les voilées dans une salle au Rez de chaussée qu’on se garda bien de faire visiter aux pointilleux étasuniens.

Le directeur des ressources humaines une fois qu’ils furent répartis m’apostropha. Il est dégueulasse ce café Jacqueline, j’ai une sainte horreur de boire du mauvais café, il faudra régler rapidement ce problème.

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