Tout recommencer

— Ce tableau est raté j’ai envie de tout effacer et de le recommencer.

— Oui je comprends, moi ce serait ma vie entière que j’aimerais parfois recommencer, tout en sachant les erreurs à ne pas refaire. Il faudrait croiser les doigts, croire à la métempsychose et aller se pendre.

— T’exagère là Patrick, tu es en train de te moquer de moi ?

— Oui et non ma chère élève. Je te montre juste l’absurdité de cette réflexion que tu viens de me faire à propos de ton tableau.

— Mais alors comment dois-je faire ? je suis complètement perdue…

Cela arrive régulièrement dans mes cours que les élèves soient désemparés et qu’ils aient ce reflexe de vouloir tout effacer, de recommencer leur tableau.

Des fois je m’interroge.

Est-ce que cela vient d’eux ou de moi ? Suis-je un si mauvais professeur que j’égare ainsi les élèves quasiment tout le temps ?

Les gens n’aiment pas ça.

La plupart désirent être en sécurité, accompagnés d’un point A vers un point B. Ils veulent Savoir où ils vont.

Et il est bien possible que je me sois trompé du tout au tout quant à ma fameuse pédagogie, qui je le croyais hier encore était capable de produire non des miracles mais un peu de ce plaisir de peindre que j’apprécie tant.

Il faut bien se remettre en question de temps en temps n’est-ce pas ?

Mais vais-je pour autant avoir envie moi aussi de tout effacer de tout recommencer à zéro concernant ma façon d’enseigner la peinture ?

Il faudrait que j’aille du coté de mes détracteurs afin de recueillir ce qui ne leur convient pas. Mais comme je suis honnête avec moi-même en ai-je vraiment besoin ?

Car d’où viennent les difficultés en ce monde sinon de la démesure, de l’orgueil, et de la vanité.

Et le pire c’est souvent lorsqu’on croit « bien faire » qu’apparaissent ces trois fléaux.

L’enfer est pavé de « bonnes intentions » et c’est tout à fait exact.

Parfois aussi je me dis que ce serait plus confortable de donner aux gens tout simplement ce qu’ils demandent si je n’avais un doute sur l’authenticité de cette fameuse demande.

Que demandent-t ‘ils donc vraiment au fond ?

Est-ce seulement de savoir « bien dessiner » « bien peindre » et d’abord qu’est ce que ces expressions signifient vraiment pour eux ?

Peut-être que je mélange tout.

Peut-être que je me pose trop de questions et que ce questionnement incessant déborde sur mon enseignement un peu trop.

Peut-être que ma perpétuelle inquiétude de justesse, d’honnêteté n’est rien d’autre que la source de nombreux maux, et mots.

Persévérer dans l’erreur est considéré comme diabolique par l’opinion générale. C’est à dire que cela créer de la dualité, du doute.

Et tout le monde n’est pas fait pour vivre avec le doute de façon aussi omniprésente.

Revenir à une certaine simplicité revient à exposer une autorité, une certitude, à dire que les choses doivent être blanches ou noires, mais pas un peu des deux.

Je repense à ce professeur dont on m’a beaucoup parlé et sur des airs divers et variés. Il vient de décéder d’un cancer généralisé il y a de cela quelques jours.

Je ne l’ai aperçu qu’une seule fois et c’est vrai que d’emblée je ne l’ai pas trouvé sympathique.

On m’a dit pis que pendre sur lui, il était arrogant, lunatique, désagréable au possible, et méprisant.

On m’a dit aussi que c’était un excellent professeur avec lequel certains élèves avaient tout appris et progressé.

Deux versions fort contradictoires.

Cela faisait plus de 20 ans qu’il enseignait dans l’association où je me rends pour animer des stages les vendredi après-midi et au bout du compte j’ai le regret de n’avoir pu le rencontrer, d’échanger autour de nos pédagogies en apparence si différentes.

Lui était semble t’il de la vieille école, l’académique. C’était soit bon soit mauvais et il ne lésinait pas pour dire que c’était mauvais surtout, c’est je crois ce qu’on lui aura reproché le plus.

Il est vrai qu’il y a tellement de façons de dire que quelque chose est mauvais.

Mais aussi parce qu’on a une idée fort arrêtée sur ce qui est vraiment bon.

Cette fameuse certitude dont on ne dévie jamais et que je ne possède pas.

Car au delà de ce cliché que représente souvent un « bon tableau » pour les élites de l’art j’ai bien peur qu’ils ne se transforment ainsi en geôlier d’une prison dans laquelle leur idée de beau et de bien soit enfermée elle aussi à triple tours.

Et en même temps il existe une tradition, il existe un savoir faire à transmettre, comment faire sans cette sorte de certitude ?

Oui parfois il faut avoir l’humilité de dire à un élève c’est mauvais et aussi le courage d’ajouter efface tout et recommence.

Je le faisais beaucoup à mes débuts et puis je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai du perdre mes certitudes probablement, le doute s’est emparé de moi, je me suis égaré si l’on veut et dans mon égarement j’ai entrainé mes élèves.

Pourtant certains continuent de venir encore, certains s’inscrivent, et bien sur parmi ces derniers, certains restent, d’autres partent vite.

Je me culpabilise encore lorsque quelqu’un part et ne revient pas. J’ai l’impression de n’avoir pas assez bien fait, de ne pas avoir assez donné.

D’autres fois non, je reste indifférent. Je crois de plus en plus. On ne peut plaire à tout le monde, c’est exactement comme un tableau et puis voilà.

Est ce que ça vaut le coup de s’égarer à vouloir tout recommencer ?

Ce ne serait pas le bon égarement je crois car il me semble que la facilité se dissimulerait dans ce prétexte.

Tout recommencer c’est souvent une facilité.

Enfin il est possible de recommencer pour de bonnes raisons aussi, un tableau perdu par exemple, un tableau dont on ne sait plus si on la détruit, recouvert de gesso, ou vendu. Mais il faut une raison valable pour cela comme par exemple un message disant:

je trouve ce tableau formidable je te l’achète

Bien sur j’ai cette possibilité de dire qu’il n’est plus disponible et en rester là. Bien sur.

Mais pour éprouver aussi ce fameux fantasme du recommencement je peux aussi reprendre une toile vierge, me baser sur la photo conservée et refaire le fameux tableau.

Il ne sera jamais totalement identique, je ne peux que retrouver l’esprit dans lequel je l’ai fait.

J’avais traversé ce que j’estimais être l’enfer du doute lorsque j’avais réalisé l’original et bien sur je n’étais pas dans le même état lorsque j’ai attaqué le second.

Mais ce qui est étonnant c’est que plus je progressais dans ce second ouvrage, plus le doute est revenu à l’assaut et c’est comme si j’avais revisité ce que j’appelle l’enfer une seconde fois.

Mais de façon plus sereine, en observateur, comme si je parvenais à comprendre la racine de cette volonté de recommencement différemment.

On ne recommence pas quelque chose par orgueil, par vanité, sans mesurer son temps et son énergie au départ.

On recommence les choses avec amour, mesure, détachement tout en même temps ce qui apporte tout à coup un résultat étonnant.

Samsara 2 Version finale ( vendue)

Une réflexion sur “Tout recommencer

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