On ne peut échapper à soi-même.

Jimmy est venu toquer à ma porte ce soir là je m’en souviens, il venait d’acheter une guitare d’occasion à un plus pauvre que nous et je suppose qu’il voulait mon avis. Jimmy venait souvent toquer à ma porte à cette époque pour obtenir mon avis sur tout un tas de choses hétéroclites qui pouvait s’étendre depuis la qualité de l’herbe qu’on fume aux guitares d’occasion.

C’était un grand black ténébreux affublé de dreadlocks. Il était né à Alger mais ne jurait que par le reggae et dans sa piaule il avait recouvert le papier peint d’un immense poster de Bob Marley.

Jimmy était une sorte d’athlète doux et posé. De mémoire je n’en ai jamais vu d’autre comme lui. Mais c’est vrai que je ne croise pas beaucoup d’athlètes , en général mon excès de compassion pour ce genre d’individu me fait monter la tension et leur conversation proche de l’art minimaliste m’émotionne à un point tel que je file à l’anglaise des que l’un d’eux ouvre la bouche.

Mais pas avec Jimmy. Lui je l’aimais bien.

Il bossait sur les chantiers plus ou moins légalement et à pas d’heure, des chantiers pour particuliers la plupart du temps. Et là un mec qui n’avait plus de fric avait payé sa salle de bain avec une Epiphone Les Paul que j’identifiais comme une copie du modèle standard de 1959.

La gratte valait pas loin de 7000 francs sur le marché, à l’époque où la baguette de pain en valait à peine un au boulanger du coin.

— Il s’est pas foutu de toi j’ai dis, fais voir comment elle sonne et je gratouillais les cordes en jouant le derviche tourneur de Marcel Dadi ce qui me positionnait généralement en tant qu’expert aux yeux de Jimmy qui de mémoire aussi, trouva toujours imbitable le doigté du picking.

C’est ce jour là qu’il me dit :

— Qu’est ce que tu fous là à vivre comme un con franchement, tu pourrais aller jouer de la gratte dans les cafés, les restaurants et te faire de la maille.

— Bof, tu sais je connais pas beaucoup de morceaux et j’ai appris chacun à l’arrache, des heures et des heures d’entrainement à déchiffrer des tablatures, j’ai rien du génie et puis tu sais je l’ai déjà fait plus jeune ce genre de truc. Cet argent là que l’on gagne on le dépense aussi sec et la plupart du temps n’importe comment.

— tu sais mec tu devrais écouter ton esprit de temps en temps, on échappe pas à soi-même. Réfléchis tu as des dons et tu n’en fiches pas une rame. Et là il a allumé un joint qu’on s’est partagé en sirotant un petit nescafé tout en écoutant Paco di Lucia, une cassette audio.

Il m’avait un peu vexé ce soir là car je passais des heures et des heures à noircir du papier dans le but de devenir un jour écrivain.

Enfin après quelques minutes Jimmy a empoigné sa guitare et est remonté dans sa piaule. Quelques instants plus tard j’ai senti le plafond vibrer au rythme de No woman, no cry.

Quand je repense à cette époque, on devait frôler la fin des années 90, au siècle dernier, j’ai un petit pincement au cœur et beaucoup de rouge aux joues et au front. Je veux dire que je suis à la fois fier et honteux. C’est une sensation bizarre, pas vraiment désagréable. Il m’arrive même de venir m’y réfugier en ce nouveau siècle de plus en plus souvent.

La nostalgie un peu tout de même. La nostalgie des illusions surtout.

Ces illusions que l’on finit par considérer avec l’âge comme des oripeaux qui recouvraient un corps inconnu à l’époque. Des illusions qui nous permettent peut-être d’échapper à ce que l’on éprouve instinctivement être tout bonnement sans vouloir l’accepter.

Personnellement j’ai toujours pensé que mes illusions, mes rêves recouvraient la réalité sans fioriture d’un pauvre type, je n’ai jamais été vraiment tendre envers moi-même.

Jusqu’au jour où j’ai découvert le chou vert et tout ce que l’on pouvait confectionner avec.

Le chou vert est un légume extraordinaire, on peut l’éplucher aussi bien en débutant maladroit qu’en expert avisé il en restera encore et toujours assez pour nourrir son homme.

Se croire un pauvre type est encore une illusion que l’on découvre sous une masse d’épluchure d’illusions semblables à des feuilles de chou vert.

Pas besoin d’aller passer 20 ans dans un temple shaolin pour saisir cela, évidemment, sauf pour ceux qui adorent les sensations exotiques ou se compliquer la vie, ou encore persister dans leurs erreurs comme dans leurs croyances.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.