Partir à l’aventure

— C’est à dire que plus le temps passe plus je me sens comme Bilbon Saquet, m’avoua t’il, comme s’il était absolument certain que je connaisse mes classiques.

Cependant et poussé par un simple souci de distance, et probablement de geste barrière, je manifestais un recul, j’éprouvais l’irrépressible réflexe, une fois de plus, d’emprunter ma plus belle gueule d’abruti et ce pour feindre l’ignorance concernant le célèbre hobbit aux pieds poilus.

Ce qui donne à peu près en langage typographique:

— ?

— Mais si, vous savez bien, celui qui ne veut plus qu’une chose : la paix et demeurer dans son trou à fumer des pipes et se gorger de thé.

— Je déteste le thé ça ne risque pas, j’ai dis.

— Je me sens comme Bilbon Sacquet qui rêve inconsciemment de partir à l’aventure tout en le refusant de toutes ses forces, vous voyez ajouta t’il encore comme s’il s’en fichait de mon dégout du thé et de la féérie fantastique.

— Oh non ! personnellement je suis parfaitement conscient de mes rêves idiots soufflé-je comme si j’avais dit « mon pauvre ».

Et puis comme ce type me gonflait le boudin, j’ai prétexté un truc absurde, ce qui était une façon de mimer la politesse tout en me fichant ouvertement de lui et de botter en touche :

— Ma chatte attend ses croquettes, faut que je me dépêche.

— oh oui il ne faut pas faire attendre mademoiselle, il a dit sur un air faussement enjoué.

En refermant la porte de la brasserie j’ai jeté un coup d’œil vers la table où nous étions. Le garçon était déjà en train de ramasser mon couvert et l’homme que je venais de quitter avait posé son menton sur sa main dans l’attitude du penseur de Rodin. cet homme avait dû être un collègue de travail je crois, il avait le regard dans le vague, ce n’était plus le même homme que j’avais connu jadis.

A un moment mon regard a glissé sous la table pour tenter d’apercevoir ses pieds, peut-être allais-je découvrir soudain d’étranges petons poilus je me suis dit.

Enfin, j’ai chassé cette pensée saugrenue, comme toutes celles qui m’arrivaient par paquets, déversées par l’atmosphère mi triste mi joyeuse de la ville en cette fin d’année.

Mais voilà, je n’avais pas encore effectué dix pas dans la rue qu’un crachin agaçant s’insinua dans mon col de veste que je relevais. Et tout en le relevant ce col j’entendis ce prénom, que j’aurais juré avoir entendu crier par un enfant là bas et ce prénom trotta dans ma tête quelques instants.

Astrid.

Le fait que ce prénom ait été aussi le prénom de ma mère ne mobilisa pas tout de suite mon attention sur la coïncidence. Ce fut d’ailleurs étonnant de constater à ce moment là précisément, la distance que j’avais prise avec ce prénom, jusqu’à le considérer comme agréable à entendre et en même temps mystérieux. Mystérieux comme un prénom encore vierge ,que l’on découvre pour la première fois.

Je regardais les alentours , il n’y avait que des silhouettes à contre jour des vitrines illuminées , des silhouettes pressées de rentrer chez elles , et je n’aperçus pas d’enfant.

C’est certainement à cet instant que j’éprouvais l’irrépressible envie de rejoindre le Montana.

Je n’y avais pas mis les pieds depuis un temps immémorable et déjà, le souvenir des reflets dans la bière ambrée et sur le zinc, les bruits de verre et de petites cuillères la musique de jazz en fond m’attiraient comme un papillon peut l’être par la flamme d’une chandelle.

Le barman n’était plus le même. Tout avait changé bien sur. C’était prévisible et je n’avais pas oublié de le prévoir. Cependant, il y avait une femme assise seule au bar en train de s’enfiler un Daïquiri, et malgré le fait que c’était on ne peut plus prévisible aussi , je m’asseyais à côté d’elle et commandais un double Martini sec en la regardant dans le miroir derrière le bar.

C’était une femme entre deux âges ni belle ni laide dont je ne me souviens plus de la qualité de la conversation. Tout ce dont je peux encore me rappeler malgré toutes ces années qui ont passées, c’est qu’elle était seule comme je me sentais seul à ce moment particulier de ma vie.

Elle s’appelait Astrid et je ne me rendis pas compte tout de suite qu’elle portait le même prénom que ma mère. A ce moment là c’était comme si j’entendais ce prénom pour la première fois et ça me poussa à désirer être tendre, du moins j’ai envie désormais je crois de me rappeler les choses ainsi.

Ce ne fut certainement pas le cas dans la vraie vie. Partir à l’aventure nécessite souvent de tirer un trait sur son coté fleur bleue je m’en suis souvent rendu compte tout au long de mon existence sans pour autant être criblé de regrets ni de remords vraiment.

Elle non plus à ce que je sache. Elle non plus ne voulait pas de tendresse pas plus que de baratin. On peut faire l’amour ainsi sans se sentir dérangé le moins du monde au moment où on le fait.

C’est ensuite qu’on s’interroge, c’est toujours ainsi. Enfin c’est comme ça que j’ai appris aussi à considérer les aventures en général.

Duo Technique mixte 60×80 cm Patrick Blanchon.

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