Comment (bien ?) dévorer un éléphant ?

C’est gentil un éléphant, personnellement je n’aurais pas l’idée débile de manger de l’éléphant, mais d’autres n’ont pas cette sorte de délicatesse. La métaphore est abondamment utilisée lorsqu’il s’agit d’organisation, de projets, d’objectifs à atteindre.

— Comment t’y prendrais-tu pour avaler un éléphant ? m’avait demandé l’animateur du stage que je m’étais payé avec mes propres deniers pour apprendre à m’organiser.

J’étais cette année là encore au 36 ème dessous.

Ma compagne de l’époque m’avait quitté en me traitant d’individu toxique, j’étais sur la sellette dans mon job, et ce fut à peu près en même temps que mon vieux break Renault me lâcha.

A vrai dire rien n’allait plus vraiment , mais je ne m’en rendais pas compte. Ou du moins je n’accordais pas une importance capitale à ces difficultés, pas plus qu’aux factures empilées sur un coin du bureau, pas plus qu’aux coups de fil répétés de mon banquier qui me suppliait de plus en plus agressivement de repasser au vert.

Je crois que me payer ce stage était tout à fait le genre de réflexe totalement idiot auquel ma destinée me lie comme la bave l’est aux babines du chien de Pavlov. Je veux parler du reflexe de m’engager dans l’absurdité la plus totale pour me tirer d’affaire de l’absurdité en général, ce qui, vu de loin, semble réunir tous les signes avant-coureurs de l’idiotie , sauf que moi j’y voyais comme une lueur au bout d’un tunnel.

Un mois de stage pour me tirer d’affaire. Seulement 30 petites journées pour remodeler toute ma vie et redevenir « clean », vivable pour les autres et moi-même, je me disais que ce n’était pas si cher payer, pas la mer à boire.

J’avais donc mis mes derniers ronds dans ce stage que ma banque allait m’offrir à tempérament durant des mois, dans les 50 francs par mois, ce qui s’additionnait à la longue liste de mes abonnements en tous genres qui ne me servaient pas à grand chose, sinon à rien. Ainsi par exemple les exemplaires du magazine « Nouvelles Clefs » s’empilaient-t ‘ils aussi pas loin des factures, comme ceux du journal le Monde que je lisais tout à fait sporadiquement sans omettre tous les livres ouverts, romans, essais, recueils de poèmes à moitié lus qui jonchaient la surface de la plupart des meubles et même le sol.

A l’époque si je n’avais pas trop fait le con, j’aurais pu fonder une famille, acheter une maison, sans doute une voiture neuve, peut-être même un chien avec la niche et une sacrée provision de croquettes d’avance.

Mais je crois que tout cela m’effrayait surtout au plus haut point.

Le fardeau de responsabilités à endosser devait bien, pour abuser de la métaphore, ressembler à un énorme pachyderme que j’aurais évidemment tenté d’avaler tout rond pour m’en soulager coute que coute.

Mais voilà, dans le fond, une petite voix ne cessait pas pour autant de me dire :

— Rêve compte dessus et bois de l’eau !

Ah oui j’ai omis de dire que j’étais timoré et d’assez mauvaise foi quand je veux, lorsque ça m’arrange surtout.

En tous les cas la logique ne m’étouffait pas. Ce qui était assez rageant car j’ai toujours été un vrai tueur dans tous mes jobs. Je suis tout à fait capable, même doué , de faire preuve d’une efficacité redoutable, et d’une créativité qui m’impressionne encore certaines fois moi-même.

Mais dans ma vie de tous les jours, dans mes relations avec les autres et moi-même, sur le plan privé, j’étais une sorte de retardé mental.

Cela s’appelle le clivage, et si vous regardez attentivement autour de vous, vous verrez que je ne suis pas un cas si rare que ça peut en avoir ‘l’air à première vue.

Donc après avoir potassé mon problème en tache de fond, mine de rien durant des semaines, je déboule dans ce stage.

— L’organisation et le développement personnel sont liés, et là j’ai évidemment tout de suite été déçu de l’apprendre presque aussitôt que l’animateur ouvrit la bouche pour le déclarer.

Quelques mois auparavant je m’étais déjà tapé une formation de praticien en PNL ( programmation neurolinguistique, qui m’avait couté une autre compagne, un appartement, deux ou trois boulots, et mes géraniums et un gros crédit pas encore tout à fait remboursé)

Et je vis soudain à quel point, en un clin d’œil, que je ne voyais toujours pas à quel point j’étais de nouveau en train de me fourrer dans le même genre d’ineptie. Je le vis, j’eus cette intuition, mais je ne voulais pas en tenir compte. Vivre l’expérience jusqu’au bout ce pourrait être ma devise, ou casser la bouteille qui contient la connerie pour la faire.

Car évidemment, ça n’avait pas fait un pli, j’avais fini par conclure au bout du compte , mon certificat de maître praticien en poche, que tout ça n’était que du flan.

Il fallait absolument passer à autre chose, cette solution ne fonctionnait pas, le développement personnel , la programmation neuro linguistique, pouvaient surement me rendre riche, mais ça ne résoudrait jamais ma béance profonde. Car je me découvrais encore plus bordélique qu’avant à la fin de cette soi disant maîtrise obtenue.

Le clivage est très difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne l’est pas, qui en ignore tout.

Pour donner un exemple c’est pouvoir être d’un coté perspicace dans de nombreux domaines qui ne nous regardent pas, et une brême pour tout ce qui touche de près à soi, et à soi dans le quotidien notamment.

L’apothéose des ravages du clivage se situe au niveau émotionnel. On peut à la fois être froid comme un lézard et chaud bouillant comme une langouste. C’est comme si sans arrêt, sans la pause du round, un match de boxe se déroulait dans le corps d’un seul boxeur, sans oublier le soigneur, l’arbitre et tout le tutti. A se flanquer des baffes.

— Pourquoi est-il si nécessaire de s’organiser ? demanda l’animateur, un quarantenaire jovial habillé sport au sourire éclatant.

— Pour gagner du temps dit une petite brune au premier rang

— Pour ne pas s’éparpiller dit un trentenaire presque totalement chauve.

— Pour atteindre un objectif ? lâché-je emballé par l’ambiance

— Voilà ! éructa le sportif en s’avançant prestement dans ma direction à une vitesse telle que j’eus immédiatement peur qu’il m’étreigne et me roule une pelle tellement il était content.

— Mais qu’est-ce qu’un objectif ? Il venait de freiner net à deux pas de moi et je vis ses sourcils se froncer d’un coup dans une grimace répugnante.

— Oui voici La question essentielle que tout le monde devrait se poser : celle de l’ O B J E C T I F.

Et il enchaina aussi sec sur la congruence. Ce qui fit que je regardais ma montre en me demandant à quelle heure on allait bien pouvoir déjeuner.

J’ai suivi le stage jusqu’au bout parce que je ne voulais pas avoir l’air con vis à vis de cette partie de moi-même qui se l’était payé.

On m’expliqua en long en large et en travers comment manger un éléphant alors que je préfère le bœuf, ce qui m’en apprit long comme le bras sur la notion de besoin dans la vie.

Au final je crois que j’ai enchainé avec une retraite dans un monastère bouddhiste pour examiner la notion de besoin plus attentivement. Je me suis mis à réduire mes besoins à leur expression minimum durant quelques temps. Et puis la vie étant ce qu’elle est, ou les vases communicants, allez savoir, j’ai trouvé une place de trader, j’ai amassé des montagnes de fric que j’ai presque aussitôt perdues l’année d’après en même temps qu’une autre maison, une autre compagne , et ce job lucratif évidemment.

A ce jour je n’ai encore pas réussi à me payer un chien ni à bouffer un éléphant, mais ce n’est pas grave, je me dis que le destin fait bien les choses, ce n’est pas vraiment un problème il y a beaucoup plus grave que ça dans l’existence.

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