Vertiges

Tout ce que l’on met en place comme habitude, ne tient pas la route si le système crée ainsi ne provient pas d’un réel désir. C’était le bilan que Louis tirait des mois passés à tenter de gagner du fric sur internet.

Au chômage depuis une semaine , il ne se força pas beaucoup pour prendre la chose du bon côté. Le boulot qu’il venait de perdre l’ennuyait depuis longtemps déjà, aussi lorsque le patron l’avait reçu avec une mine de circonstance pour le congédier, en invoquant avec beaucoup de délicatesse les raisons de la restriction des effectifs, il imaginait les trois années à venir comme la dernière opportunité de sa vie à redresser le cap. Et pour Louis, redresser le cap signifiait d’arrêter d’être con, de ne plus travailler pour personne, devenir indépendant financièrement.

Louis venait de passer la cinquantaine, en démarrant le vieux break Renault il jeta un dernier coup d’œil sur le bâtiment dans lequel il ne reviendrait plus. Le patron lui avait fait grâce de son préavis, pour le dégager séance tenante ce qui faisait penser à Louis que c’était vraiment son jour de chance.

La seule ombre au tableau c’est qu’il ne savait pas encore comment il allait annoncer la nouvelle à Jeanne à qui il racontait depuis des mois que tout allait bien, et que probablement il bénéficierait d’une jolie prime leur permettant de caresser le projet de vraies vacances cet été. Cela faisait plusieurs jours qu’ils consultaient les offres de voyage pour les Seychelles, les Marquises, ils s’y voyaient déjà.

D’autant que Jeanne, organisée comme elle était, ne tarderait plus à exiger de lui une décision.

— C’est toujours un peu moins cher lorsqu’on réserve longtemps à l’avance, disait-elle.

Le fait que ce soit une belle journée d’avril ne gâchait pas non plus le plaisir de Louis. Il se sentait léger, d’une légèreté étonnante désormais alors que le matin même il lui aurait fallu un palan pour se lever et partir au travail. Néanmoins cette légèreté avait un petit je ne sais quoi de trouble d’effrayant, un peu comme lorsqu’on s’approche d’un peu trop près des falaises et que l’on fixe le vide et l’horizon en même temps. Une impression bizarre dans laquelle se mêle à la fois l’envol et la chute. Une sorte de vertige.

Une semaine plus tard c’est à dire le lundi suivant son licenciement, il n’avait toujours rien dit à Jeanne. Il avait peur qu’elle s’effondre à la nouvelle. Les affaires du couple n’allaient pas très bien depuis des mois, ils avaient dû faire face à des dépenses inattendues, panne de chaudière, panne de voiture, fuites en tout genre.

Ce matin là comme tous les matins, sauf le weekend, Louis s’en allait vers le Pilat pour réfléchir. Il y passerait la journée entière puisqu’il n’allait plus à son travail. A coté de lui sur le siège passager il jeta un regard vers le sac qui contenait son déjeuner et son cœur se serra.

— Il faut absolument que je trouve une solution, murmura t’il entre ses dents. Il faut que je m’organise vite surtout.

Enfin il arriva à son emplacement favori.

Il mis en route le partage de connexion sur son smartphone puis extirpa sa tablette de son cartable, et il entreprit d’effectuer de nouvelles recherches en tapotant sa phrase fétiche

« Comment devenir indépendant financièrement ».

Une liste longue comme le bras s’afficha aussitôt sur le navigateur et, comme Louis n’avait pas envie de lire, il choisit d’aller regarder les vidéos traitant de ce sujet sur la plateforme Youtube.

Quelque chose le fascinait chez tous ces jeunes gens qui lui promettaient monts et merveilles et qui lui faisait oublier sa cinquantaine passée. A les voir exposer leurs solutions imparables, avec force tableaux et graphiques, à entendre leur bagou, Louis semblait retrouver sa jeunesse, cette fabuleuse époque où tout encore était possible.

Cependant après avoir visionné ainsi quelques unes de ces vidéos, il se sentait aussi terriblement engourdi dans une sensation agréable. Le soleil d’avril était déjà chaud, il ouvrait les vitres du break et contemplait le paysage devant lui.

C’était un petit lac bordé d’arbres dont le feuillage reverdissait à nouveau. Le silence était parfois interrompu par quelques piaillements d’oiseaux, probablement les nouveaux nés là-haut dans les nids et il pouvait observer le ballet incessants des adultes voltigeant dans l’air pur à la recherche de nourriture.

La vision de ce spectacle attendrissant le rejetait cependant à la marge car Louis se souvenait alors qu’il ne travaillait plus et qu’il mentait à son épouse depuis plusieurs jours déjà.

Alors il s’assoupissait dans la chaleur douce de l’habitacle. Il glissait dans le sommeil comme on se réfugie dans la chaleur des draps, en se collant en sécurité contre le corps de l’autre, sauf que là le corps de l’autre était absent. En même temps que ces remontées de jeunesse, Louis retrouvait sa solitude.

A l’heure du déjeuner il déballa son sandwich emballé avec soin dans du papier d’argent, puis déboucha le thermos de café que Jeanne lui avait préparé. En buvant son café, il retrouva un peu d’entrain et se rappela qu’il devait « prendre le taureau par les cornes » où passer à l’action comme disent désormais tous ces jeunes gens.

Il acheta donc une nouvelle formation presque aussitôt dont le thème était « la newsletter pilier de l’indépendance financière. » Puis dans la foulée se connecta à l’espace client que cet achat venait de lui octroyer.

Il sortit son carnet à spirale et se mit à noter soigneusement tout ce que le jeune formateur plein d’entrain lui indiquait d’important à retenir. Et l’après-midi passa se déroula ainsi comme chaque après-midi depuis déjà une semaine.

A 17h Louis rangea tout son attirail dans son cartable, et sortit de son véhicule pour aller déposer les reliefs de son repas dans une poubelle qu’il avait repérée. Les éboueurs ne devaient pas passer très souvent dans le coin, il se fit la réflexion car il pu reconnaitre chacun des emballages qu’il avait déposés là durant la semaine précédente.

A un moment il se projeta à la fin de cette nouvelle semaine et imagina la poubelle débordante de tous ses déchets, de tous les mensonges qu’il continuait de fabriquer pour Jeanne puis il fut frappé encore d’un léger vertige et il revint en titubant vers la Renault.

Ce n’était sans doute pas seulement à Jeanne qu’il mentait pensa t’il soudain, mais en premier lieu à lui-même. Il remit le contact en éprouvant une tristesse infinie, puis en prenant le chemin de la maison il décida de tout raconter à Jeanne. Il ne pouvait pas continuer comme ça c’était d’une évidence limpide désormais.

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