Remonter à la source de l’intention

—La notion de maïeutique est-t ‘elle encore d’actualité dans ce monde où le savoir semble posé toujours face à l’ignorance ? Le savoir en tant que pouvoir, précisa t’il.

Je piochais dans mon paquet de Lucky en toute hâte car je sentais que je n’étais pas encore tout à fait tiré d’affaire. Que la matinée allait certainement être beaucoup plus longue que prévue.

En allumant ma cigarette et en expulsant la fumée par la fenêtre ouverte du bureau, je jetais un regard en coin vers les hlm en contrebas, vers les parkings qui les cernaient, je cherchais un espace vert où l’œil puisse se reposer, mais comme c’était un jour d’hiver je ne vis que grisaille jusqu’à l’horizon.

Bill était sympa, il m’avait embauché pour monter une étude de marché à propos de synthétiseurs pour une grande marque. Sa faiblesse était qu’il mélangeait tout, le domaine privé comme le public. Au début j’avais trouvé cela plutôt cool mais à la longue, cela faisait désormais deux semaines que je m’étais installé dans les locaux et qu’il faisait ses sorties épatantes dans le saugrenu, j’en avais ras la casquette.

Je venais tout juste d’avoir trente ans et j’éprouvais une nécessité impérieuse d’ordre, aussi ma réaction ne se fit pas attendre.

— Tu peux me dire ce que la maïeutique vient foutre dans une étude sur les synthétiseurs ? Si tu as envie de parler philo tu peux m’inviter à diner un soir et ce sera avec plaisir, mais là franchement tu m’emmerdes.

— Tu as tort de te braquer, la maïeutique est un élément essentiel justement. Comment faire comprendre aux gens qu’ils savent déjà que cette marque est la meilleure, voilà une piste intéressante non ?

— Tu déconnes ou t’es sérieux ? je répliquais.

Il ne daigna même pas répondre et tourna les talons pour sortir du bureau, avec ce petit sourire agaçant dont Bill a le secret.

J’avais posé devant moi toutes mes notes et je les relisais.

  • . Pourquoi les gens achètent-ils ce genre d’instrument ?
  • Pourquoi cette marque est-t ‘elle meilleure qu’une autre ?
  • Quel est l’acheteur type ?
  • Pourquoi suis je venu me foutre dans cette galère ?

J’avais accumulé ainsi des pages entières de notes et de références que j’étais aller piocher dans des collections de magazines pour musicos et je tentais d’effectuer une synthèse afin de pouvoir pondre le questionnaire qui va bien. Les délais étaient assez courts mais je ne m’affolais pas. J’avais confiance en mes capacités encore à cette période bénie de ma vie. En fait j’étais totalement inconscient devrais-je plutôt dire.

Je tentais de remonter à la source des intentions d’achat des prospects pour les ferrer dans un texte imparable qui les transformerait en client.

De la musique je ne connaissais pas grand chose mis à part quelques accords de guitare, péniblement appris sur un coin de lit, pour épater une jolie brunette dans mon adolescence.

Et puis la musique de synthétiseur franchement, pour moi ce n’était même pas de la musique. A la vérité la seule bonne raison pour laquelle je m’étais engagé à mener à bien ce job n’était rien de plus que l’appât du gain encore une fois. Si toutefois payer ses loyers en retard et ses traites s’appelle ainsi évidemment.

J’avais tiré un trait que je considérais comme définitif sur à peu près tout ce qui de près ou de loin pouvait ressembler à du romantisme, du romanesque, jugeant que tout ça n’était purement que du sado masochisme. Il ne fallait pas me parler d’amour pas plus que de maïeutique, je sortais d’une longue période de sevrage, je savais que si je touchais à la moindre émotion dans ces domaines, j’allais replonger irrémédiablement et en reprendre pour je ne sais combien de temps comme un voleur à l’étalage en chope pour des mois en zonzon.

Pour m’aider Bill avait embauché une jolie rouquine, la quarantaine encore glorieuse qui était venue spécialement de Rome où elle vivait pour rejoindre Clichy. Cela m’avait étonné au début, pourquoi aller chercher si loin ce que l’on peut trouver à deux pas ? Mais Bill m’avait assuré que c’était une chic fille et qu’en plus cela lui permettrait de « changer d’air » . Visiblement son couple périclitait, elle était un peu paumée.

Je ne sais pas pourquoi, sans doute quelque chose dans la posture corporelle de Bill, son intonation, une petite lueur dans l’œil ou un tremblement infime de la lèvre inférieure, tout m’avait plus ou moins indiqué qu’il ne disait pas toute la vérité à propos de cette femme.

Mais j’oubliais. Et effectivement elle était compétente, elle ne ménageait pas ses efforts, et en plus le café qu’elle faisait était excellent. Assez vite je me détendais et même commençais à envisager des relations extra professionnelles avec elle. Ce dont elle se défendit presque aussitôt prétextant toujours devoir rencontrer de la famille qu’elle ne voyait jamais la plupart du temps, puisqu’elle vivait à l’étranger.

Je suis du genre buté d’autant plus qu’on me résiste. Je ne suis jamais à court de stratégies toutes les plus loufoques les unes que les autres pour parvenir à mes fins dans ces cas là. Le but premier étant de faire rire ce qui, comme on le sait, fait les trois quart du job avec les femmes.

Sauf que là non, pas du tout. Elle restait cordiale, chaleureuse même, et même si elle riait à mes blagues, le sourire finissait généralement par l’emporter et nous glissions inexorablement vers la pente qui mène à l’amitié.

La seconde semaine s’était écoulée et j’apercevais enfin le bout du tunnel grâce à Nathalie, c’était le nom de la dame, lorsqu’un soir, de retour chez moi, je me rendis compte que j’avais oublié des papiers que je voulais relire.

Je retournais donc à Clichy et tournais la clef que Bill m’avait confiée dans la serrure pour m’engouffrer dans le dédale des couloirs.

Soudain j’aperçus une lumière provenant du bureau de Bill ce qui m’étonna à cette heure tardive. Puis en m’approchant des râles traversèrent les cloisons, j’arrivais à la hauteur de la porte entr’ouverte et là j’aperçu la belle Nathalie en train de prodiguer une fellation au patron.

Je me sentis bête et sur la pointe des pieds faisais marche arrière. j’en profitais pour récupérer mes papiers sans le moindre bruit et filer à l’anglaise.

En revenant chez moi je réfléchissais à la phrase que Bill m’avait lâchée à propos de la maïeutique et je me tapais le front du plat de la main en riant.

— Bien sur que je le savais, je me suis dis, depuis le premier moment où j’ai vu cette femme aux cotés de Bill.

Et puis comme j’aime bien aller au fond des choses et que j’avais du temps devant moi à présent, je me suis mis à relire dans l’édition Folio, les présocratiques, qui venaient tout juste de sortir en librairie et que j’avais achetée sans bien savoir pourquoi.

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