Le garde-notes

( petite contribution à l’agenda ironique de janvier 2022)

 Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs.

— Ne vous en faites pas, je vais bien arriver à mettre la main dessus, ce n’est pas que je sois désorganisé, pas du tout, mais vous comprenez, il s’agit d’une lettre manuscrite et aujourd’hui tout est informatisé. classé par date de réception, dans des dossiers, et même pour être précis des sous-dossiers. Et quand on a un système de classement aussi efficace on s’y attache n’est-ce pas. En ce qui me concerne je suis très attaché au progrès, à chaque fois qu’une nouvelle technique surgit, notamment dans le domaine du rangement, du classement, je m’ attache immédiatement, très facilement à toutes ces avancées technologiques vous savez. Oui ! je me rappelle l’avoir mise quelque part dans cette commode qui d’ailleurs n’est pas commode du tout.

Il fouilla dans tous les tiroirs, puis penaud se retourna vers eux.

— Je suis vraiment embarrassé, ça ne se produit jamais. Mais il s’agit d’une lettre manuscrite et de plus en langue italienne, écrite par un vieil homme que je n’ai vu qu’une fois, voyons quand est-ce que je l’ai vu, c’était en juin, oui en juin, il est venu seul je m’en rappelle maintenant. Je lui ai même servi une orangeade tellement il faisait une chaleur insupportable…

L’un des visiteurs changea le poids de son corps d’une jambe l’autre ce qui fit craquer le parquet de chêne. La voix s’interrompit un instant, puis repris

— Je vais la trouver, bien sur, c’est impossible qu’il en soit autrement. D’ailleurs maintenant que j’y repense le vieil homme avait dit que vous alliez en faire une tête, il riait tout seul en marmonnant dans sa barbe et avec son accent inimitable… ( il rit ) il a même parler de se revancher de tous les coup fourrés que vous lui auriez faits.

— Ce n’est pas fini ton numéro le garde-notes ? dit une voix à l’accent italien, je te donne 5 minutes pour retrouver ce papelard ou bien je te découpe en morceaux et je te donne à bouffer aux cochons.

L’homme se retourna à peine surpris et considéra la brochette d’individus mal famés. Sans perdre son sang-froid il répliqua que s’il arrivait d’aventure que l’histoire s’achève ainsi, ça ne les avancerait pas plus. Qu’ils seraient tous Gros jean comme devant.

— Grrojean ? tu nous insultes en plus ? laissa échapper un petit râblé bedonnant, dont l’allure n’avait rien à envier aux sicaires de Scorcèse.

— On se calme les gars dit un autre, on ne va pas s’étendre dans le mélodrame, Monsieur va se concentrer, il va retrouver la lettre et nous la donner, nous ne sommes pas si pressés que cela non ? ça doit faire pas loin de 20 piges qu’on l’attend cette bafouille.

Ange s’il te plait fais un effort pour une fois, tu vois bien que Monsieur fait ce qu’il peut…

L’horloge sonna la demie et un coucou fit une irruption éclair, ce qui fit sursauter tout le monde, sauf le chat qui dormait à pattes fermées sur un coussin près de la fenêtre.

Une fois la surprise passée l’atmosphère se détendit.

—Enfin la voici, elle était coincée entre le tiroir et le plateau de la table. Mais asseyez-vous, je vous en prie, ne restez pas debout.

Aussitôt les 4 hommes s’assirent comme un seul homme. Et celui qu’on avait appelé Ange commença à tortiller ses petits doigts boudinés. L’homme à la lettre retrouvée, de l’autre coté du bureau observa qu’il portait une chevalière de très mauvais gout que la gourmette en plaqué à son poignet ne relèverait surement pas.

— Moi, soussigné Don Peritore sain de corps et d’esprit, le 15 mai 1995, désire faire part à qui de droit des dispositions que j’ai prises pour léguer mes biens.

— Si on pouvait sauter le blabla habituel dit Ange.

— Chutt Ange, laisse le monsieur faire son travail correctement.

[…] Donc j’ai décidé de léguer l’ensemble de mes biens au club d’astronomie roannais « Les Céphéides » dirigé par ma petite fille Lyssamaria.

— Quoi ??? mais c’est quoi cette connerie ? dit Ange en se levant pas content du tout.

— C’est le testament de votre grand-père monsieur Ange dit le notaire à qui la lecture avait donné un sacré revif pour le coup.

Le troisième homme, celui qui n’avait encore rien dit, et dont le crane était poli comme un galet éclata de rire. Au club d’astronomie Roannais ! quelle bonne blague ! Non mais quel cinéma. Aller les gars on s’est bien marré quand même, allons donc boire un bon coup à la santé du vieux.

Le notaire avait toujours la lettre à la main et il les regarda partir dans la nuit d’hiver. Puis il lissa ses moustaches et replia soigneusement la feuille de papier sur laquelle, bien entendu, il n’y avait rien, avant de la jeter dans l’un des tiroirs de la commode, pas si commode que ça.

22 réflexions sur “Le garde-notes

  1. Génial ! C’est drôle jusque la chute, burlesque, avec ce bonhomme (qu’on imagine aussi peu commode que la commode) qui s’appelle Ange et cet héritage qui s’est envolé… pouf ! en fumée (enfumés) comme cette vieille lettre ! Belle soirée, Sabrina.

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