Moine Zen

Ce jour là était celui de la soupe et j’étais en retard pour éplucher les légumes. Il y avait un nouveau, au crâne brillant, qui dégageait une aura de propreté qui me renvoyait à ma saleté. Du coup je me suis mis à une certaine distance, j’ai étalé la feuille de papier journal et je me suis mis à éplucher les carottes en l’observant de temps en temps.

Lui il épluchait des pommes de terre. Des épluchures fines comme du papier à cigarette. Un méticuleux. Et puis jovial avec ça, on aurait dit qu’éplucher des pommes de terre était la plus grande joie qu’il n’avait jamais vécue de sa vie. Ce gars là me gonfla le boudin derechef pour tout dire.

A l’époque je m’étais mis au Zen pour essayer de me calmer et en même temps pour reconquérir une hygiène de vie, une discipline, bref toutes les conneries habituelles débitées par tous ces gens qui n’ont rien d’autre à foutre de leurs vies qu’à se contempler le nombril. Je voulais tenter le truc, devenir normal me paraissait être une sinécure tellement j’étais désespéré par moi-même.

Avec Joyce rien n’allait plus, elle avait fini par découvrir le pot aux roses.

— tu n’es qu’une queue ambulante elle m’avait dit.

Et puis cinq minutes après elle avait ajouté mais merde demande moi tout ce que tu veux je peux te le donner, être totalement chienne si tu veux. Et ça s’était terminé sur la machine à laver la vaisselle au moment de l’essorage. J’avais trouvé cela tellement pathétique que je m’étais dit à ce moment là :

— Merde mec arrête tes putains de conneries, cette femme t’aime ne gâche pas tout, deviens normal.

Et le lendemain j’avais fait un saut à l’heure du déjeuner au dojo Zen de Lausanne.

Depuis nous nous étions séparés Joyce et moi, cela faisait déjà plusieurs semaines, j’avais pris un autre appartement pas très loin de ce dojo et je m’accrochais à cela en espérant vraiment que les choses s’arrangeraient.

Une femme entre deux âges découpaient tous les légumes que l’on avait épluchés. Elle les découpait avec une application particulière elle aussi comme le type à la boule à zéro. Quant à moi mes épluchures de carottes étaient parfaitement lamentables. J’enlevais une bonne partie de la carotte à chaque tentative ce qui avait l’air de bien faire marrer Kojac.

Enfin, au bout du compte, la soupe fut prête. Moi le matin je suis plutôt café si vous voyez ce que je veux dire. Mais bon j’avais participé, j’étais sur ce foutu chemin pour parvenir à la normalité telle que tout le monde est à peu près d’accord pour s’en convaincre. Je me suis donc tapé mon bol de soupe comme on ravale sa fierté.

Enfin nous allâmes nous entortiller les guiboles sur les tatamis. La position du lotus est une torture incroyable mais je l’endurais d’autant que je n’étais qu’un nœud de culpabilité infinie dès l’aube jusqu’à tard dans la nuit. Rien de tel que la souffrance physique surement pour se distraire des souffrances mentales.

Je ne savais absolument rien de Zazen, ni de ce que pouvait bien être la médiation d’ailleurs. J’avais juste lu quelques bouquins et j’avais été assez étonné qu’on ne me prodigue aucun conseil à mon arrivée dans ce club plutôt fermé. La plupart des participants avaient l’air de personnes comme il faut, qui se mouvaient avec élégance et délicatesse, et n’usaient que fort peu de mots.

Et moi qui n’arrive même pas à demander mon chemin aux passants lorsque je suis perdu en ville, je n’avais absolument aucune raison de demander quoique ce soit, même pour changer, même pour devenir un peu plus normal vous pensez bien.

La femme qui donnait habituellement des coups de gong nous présenta le nouveau en l’encensant. Il venait du tibet et c’était un vrai moine zen. Puis la méditation commença, il était à la manœuvre.

J’étais debout depuis 4 heures du matin et je somnolais un peu en tentant de me concentrer sur ma respiration tout en souffrant le martyr au niveau des genoux et des cuisses. A 6 heures tapantes la cloche d’un clocher voisin me fit faire un bond de crapaud et je sentis aussitôt une douleur à l’épaule gauche.

Je me retournais énervé et là je vis le moine zen tout souriant avec une espèce de bâton à la main. Il me salua puis se détourna pour aller en refiler un coup à un autre type un peu plus loin qu’il devait soupçonner de s’avachir.

Ce fut ce jour là que j’eus une sorte d’illumination, un état d’éveil extraordinaire. Je me suis relevé, j’ai pris mes cliques et mes claques et je me suis barré du dojo zen pour ne plus jamais y remettre les pieds. En sortant, nos regards se sont croisés le moine zen et moi. Il rigolait à un tel point qu’il en avait les larmes aux yeux. C’était presque communicatif, et j’en aurais surement fait autant si je n’avais pas décidé de me montrer ostensiblement en colère.

Quelques jours plus tard en allant chercher mon pain, je l’ai croisé et nous nous sommes salués en évitant de nous donner un coup de tête. Ce qui ce coup là nous fit vraiment beaucoup rire et pour de vrai.

A la sortie de la boulangerie nous sommes même allés prendre l’apéro comme deux vieux potes. Du coup à un moment j’ai hésité, je me suis dit que je pourrais peut-être revenir m’asseoir au dojo. Mais comme dit Héraclite qui devait être un sage parmi les sages « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».

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