Persuasion

Coquelicot (Hokusai)

Cet écart entre le tableau d’hier et le tableau d’aujourd’hui, il se demandait si cela venait du tableau ou bien de lui, le peintre.

Hier pourtant, il aurait juré qu’il y avait bel et bien quelque chose d’extraordinaire en train de se produire sur la toile. Comme si, au bout de toutes ces heures, il était enfin parvenu à poser La touche, le rehaut qui permettait à l’œuvre d’éclairer de l’intérieur, de chanter de sa voix la plus juste. Cependant que le peintre n’avait jamais formé la moindre idée de ce que cette justesse pouvait être.

Lorsqu’il y pensait il savait qu’il y aurait cette apparition, cette configuration particulière des couleurs, des valeurs et de la composition globale qui le ramènerait invariablement à ce vertige, le vertige qui réunissait en lui la surprise et le familier.

Mais le lendemain tout semblait avoir disparu. Les couleurs s’étaient ternies, les plans tombaient les uns sur les autres, il avait la désagréable sensation d’avoir été trahi, et de se retrouver face à un reflet boueux.

— C’est un problème enfantin dit soudain une voix. Rappelle toi lorsque tu étais enfant, tu formais des mondes avec la boue du jardin, des lacs, des rivières, et des châteaux et des personnages auxquels ton imagination seule procurait une existence. Tu t’en persuadais le temps du jeu, parce que sans cette persuasion tu te serais ennuyé. Mais aujourd’hui les choses sont tout à fait différentes. Il ne s’agit plus de te persuader toi-même seulement dans un instant seulement, mais de persuader l’autre dans un instant d’éternité.

— Tu veux dire qu’à plus de 60 ans je suis encore un gamin égocentrique répondit le peintre.

— Bien sur dit la voix et elle rit ah ah ah!

— Bon d’accord, admettons reprit le peintre. Admettons que j’ai tout faux comme on dit et que toi tu sois l’autorité compétente, puisque tu émets ces jugements. Admettons tout cela, que proposerais-tu dans ce cas pour sortir de l’impasse ?

— Je n’ai pas dit que tu étais dans une impasse reprit la voix, je voulais juste t’indiquer une erreur de jugement que tu commets régulièrement, c’est à dire cette différence que tu établis entre hier et aujourd’hui lorsque tu poses le regard sur tes tableaux. Tu voudrais une continuité alors que c’est impossible, une fois que tu as réalisé un tableau, il ne t’appartient déjà plus. Et d’autant que tu agis comme tu le fais avec le hasard, ce que tu appelles la surprise. Puisque tu t’en remets totalement au hasard en quoi cette œuvre serait t’elle la tienne ? Et surtout pourquoi te permettre toutes ces analyses, ces jugements sur ce qui n’est tout simplement que le fruit du hasard ?

— Mais j’ai dit à tout le monde que j’étais peintre, je gagne ma vie comme ça, il y a même des personnes qui m’achètent ces tableaux comment veux tu que je m’en sorte désormais que j’ai bâti autant de mensonges sur l’art et la peinture ? tu me fais peur là arrête, je ne crois pas au diable.

— Moi je crois aux détails, j’y crois beaucoup et vois-tu lorsqu’on ment, surtout lorsqu’on se ment à soi-même, il faudrait pouvoir se souvenir de toute la somme de détails que l’on a accumulée depuis la naissance du mensonge. Sans cela on devient tout entier le mensonge et on finit par être englouti par celui-ci.

— alors pour toi je ne suis qu’un mensonge c’est ça ?

— Pas tout à fait encore c’est pour cela que tu peux entendre ce que je dis.

— Je ne crois pas plus aux anges qu’au diable tu sais, ne continue pas avec ce ton si doctoral sinon je me bouche les oreilles.

— (rire de la voix ah ah ah ) Qu’importe ce que tu crois ou pas, puisque tu m’écoutes.

— Soyons amis tu veux bien, je suis fatigué de me battre, qu’est-ce qui cloche à ce point chez moi que je ne sois jamais content de rien, qu’aussitôt qu’une toile s’achève, une fois la joie partie, elle me dégoute.

— Hum il y a beaucoup de raisons et je ne vais pas te les énumérer toutes, d’ailleurs cela ne te servirait strictement à rien de les savoir. Ce ne serait qu’une somme de raisons autour de laquelle ton esprit s’acharnerait à vouloir pénétrer en tournant en rond. Par contre juste une question : Pourquoi veux tu utiliser le hasard perpétuellement ? Pourquoi ne pas décider de prendre les choses en main ? Avoir ne serait-ce par exemple qu’une idée simple comme peindre des fleurs ou des animaux, je me souviens à quel point tu aimais ces choses lorsque tu étais enfant.

— Des fleurs et des animaux ? bof ça ne m’excite pas vraiment répondit le peintre. Et puis tout cela a été tellement fait des milliers de fois quel intérêt d’en ajouter encore ?

— ah voilà ce qui ne va pas chez toi, si tu pouvais te reculer de deux ou trois mètres comme tu le fais avec tes tableaux, et que tu puisses juste réécouter ce que tu viens de dire tu verrais à quel point ça cloche. Pense-tu trouver l’originalité dans le hasard, grâce au hasard ?

— (silence gêné du peintre) Je ne m’étais pas posé la question comme ça, je pensais plutôt à absenter cette part de moi qui ne s’accroche qu’aux clichés pour en découvrir une autre inconnue et vierge.

— Oui je comprends c’est à la mode du jour, tu sembles n’y rien pouvoir, tu t’es laissé embrigadé dans l’air du temps. Moi je serais toi, je changerais de point de vue sur ce que tu appelles des clichés. Car il y a mille manières de peindre des fleurs et tu n’auras jamais assez de temps pour toutes les étudier. Comprends bien qu’il ne te reste que fort peu de temps devant toi.

— Oui c’est de là que me viennent mes peurs je le sais, pas la peine de me le rappeler. S’énerva le peintre.

— Ecoute tu m’es sympathique, malgré ton caractère grognon tu as su rester ce gamin qui ne veut en faire qu’à sa tête, aussi je vais te donner un conseil. C’est un conseil qui ressemble à un caillou banal comme on en trouve sur tous les chemins. Mais prend le temps de le regarder : sois humble.

— Mais je suis déjà humble dit le peintre sinon je ne me laisserais pas torturé comme je le fais par tous ces changements climatiques, je ne veux m’opposer à rien et c’est pour cela que tout me submerge continuellement.

— Ce dont tu me parles ressemble à de l’humilité mais en fait ce n’en est pas du tout. Derrière ce détachement dont tu me parles se cache beaucoup d’orgueil et de vanité, c’est dire le revers de la médaille de toutes tes qualités enfantines. si tu le peux arrête d’être ce gamin et renonce à être adulte, arrête de te comparer à je ne sais qui, je ne sais quoi, arrête aussi de vouloir te comparer à rien. Sors de chez toi avec ton carnet et ton crayon, par tous les temps et regarde autour de toi, regarde bien et dessine le du mieux que tu peux.

— Mais je l’ai déjà fait mille fois protesta le peintre

— Faire mille fois les choses de la mauvais façon c’est comme n’avoir rien fait, dit doucement la voix

Le peintre alluma une cigarette, expira longuement la fumée puis s’empara d’une nouvelle toile en secouant la tête car tout ça n’était sans doute que du délire dû à la fatigue et pas grand chose d’autre. Pourtant quelques minutes plus tard il fut extrêmement surpris car à la surface de la toile il avait peint des coquelicots.

Oh ce n’était pas des coquelicots extraordinaires, ils étaient mêmes franchement maladroits. C’est à ce moment là qu’il se demanda comment peindre des coquelicots ? Comment les autres s’y étaient t’ils pris ?

Il alla chercher dans sa bibliothèque et se mit à parcourir un traité de peinture datant du 17 ème rédigé par le grand peintre japonais Hokusai. Enfin il trouva un coquelicot admirablement peint à l’encre de chine. Puis en même temps il imagina le nombre d’heures qu’il fallait sacrifier pour parvenir à une telle élégance, une telle maitrise de la spontanéité. Il referma le livre et alla s’allonger sur un petit divan dans une partie sombre de l’atelier puis il s’endormit.

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