Une femme chante

Une femme chante là, dans ce bar de Porto où j’échoue ce soir. Je viens d’arriver par le train de nuit, ma solitude est infinie. J’ai faim de chaleur humaine et de fado. Pauvre et affamé à un point tel que la seule destination possible ne pouvait être que Porto.

Porto et ses façades noires, ses murs lépreux, son pont de fer qui enjambe le Douro, son fado et le son des guitares. Et furtivement depuis la gare, je cherche du regard dans la position des corps qui vacillent la silhouette de mon ami imaginaire, Fernando Pessoa que je vois trop et ne rencontre pas.

Je suis un marin débarqué, qui marche un peu en crabe pour contrecarré le roulis le tangage de la vie ce bateau, cette épave. C’est une nuit d’hiver en plein mois de juin et j’ai froid, la sueur des voyages et des fugues colle à mon tricot de corps sous la chemise. Je me sens pauvre et sale.

Je pousse la porte et là une femme chante au fond de la salle voilée par la fumée des cigarettes. Un homme l’accompagne une guitare sur les genoux, qu’il gratte et caresse d’un geste violent ou doux.

Oh ce chant, ce chant si beau et triste qui pénètre mon cœur, un chant aiguisé à la meule des douleurs, un poignard de malheur. Qui me glace et me brûle le cœur. Il me faut du vin jeune de ce vin piquant qui réveille le bonheur sitôt que la langue l’effleure.

Une femme chante là dans ce bar de Porto, tout à l’heure je serai ivre, Obrigado la vie, boa vida noturna Une femme chante là et sa voix me traverse et m’irrigue, emportant soudain toutes mes vieilles fatigues

J’étais vieux j’avais mille ans et me voici à nouveau frais comme un gardon d’avoir pleuré tellement avec elle dans ce chant.

J’ai envie de l’aimer cette femme de la serrer dans mes bras comme jamais je n’ai serré dans mes bras aucune femme, juste la serrer comme on serre un oiseau dans sa main au début tout doucement pour ne pas l’effrayer puis avec rage et peur pour s’en débarrasser.

Une autre bouteille de Vino Verde et quelques aguardiente après, j’ai de l’eau plein les yeux qui coule sur mes joues, le sol. Je suis beurre qui fond à la chaleur brutale du fado, qui fond à la chaleur d’une voix gutturale qui rassemble toutes les clameurs, les pleurs, les combats, tous ces combats que l’on a cru utiles et ne sont plus rien.

Totalement bourré j’ai retroussé mes manches j’ai chaud , ah ça y est je suis jeune ! je monte sur la table et claque du talon comme le font les étalons , les gigolos endimanchés à l’heure sucrée des thés.

Une femme chante là, elle n’est ni jeune ni vieille mais dieu comme elle est belle.

J’ai allumé une cigarette pour oublier toute les odeurs passées, celles qui soudain vous montent comme ça au nez , toutes les odeurs rêvées , celles que j’ai un jour ou l’autre oubliées, toutes les odeurs du monde,

et j’ai exhalé, comme tout le monde ici, la fumée, pour m’éloigner doucement d’elle.

2 réflexions sur “Une femme chante

Répondre à Patrick Blanchon Annuler la réponse.

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.