Les absents

— Les cimetières sont peuplés de personnes indispensables me dit Alan ce matin. Ce qui n’ajoute rien au temps maussade. Froid et neige fondue. Pourquoi revient-il tout à coup ici, dans l’atelier, après toutes ces années ? Je me souviens pourtant avoir à peu près tout fait pour être en règle avec lui. J’ai filé un soir d’été en disant:

—Vas-y la place est chaude, ne viens plus me casser les burnes.

Mais tout ça évidemment à cause de l’imagination toujours. J’ai toujours eu beaucoup trop d’imagination. Ah oui et puis j’allais oublier le pompon, le clou du spectacle, le coup de grâce :

— Il faut que vous vous fassiez un nid, jeune homme m’a dit Alan juste avant que je dégage une bonne fois pour toutes. Quel petit enfoiré cet Alan lorsque j’y repense encore et encore. Quel malheureux, pitoyable salopard.

Autrement dit: « espèce de sale petit con de coucou dégage de mon nid à moi « . Voilà ce qu’il disait Alan et j’ai bien compris, derrière la perversité de sa bienveillance affichée, toute la rancœur, toute la trouille qui le tenaillait, lui le flegmatique. La trouille, l’épouvante que je le prive à tout jamais de Joyce. Et surtout l’effroi de se retrouver seul vraiment, de se résoudre à crever seul comme un chien.

C’est en gros ce qui a fini par arriver. La distance, le temps, l’âge, la flemme, un jour les coups de fil entre eux deux se sont espacés sans doute de plus en plus jusqu’à devenir rares.

Un sursaut des deux cotés au moment du naufrage final, peut-être, lorsqu’il a été hospitalisé, mais là je suppute, je ne sais pas, je n’étais déjà plus vraiment là.

En tous cas Alan est mort, il existe bel et bien quelque part une date, un document attestant de cette fin définitive. Mais alors pourquoi vient-il me hanter régulièrement comme il ne cesse de le faire ?

A la vérité je ne lui en ai jamais vraiment voulu, je ne leur en ai jamais vraiment voulu. La relation d’Alan et Joyce existait bien avant mon arrivée j’en étais déjà conscient.

Bien sur je devais bien faire de temps à autre un peu le jaloux, parce que c’est normal d’être jaloux je crois tout simplement. Il faut que tout cela toujours ait surtout l’air normal. Le contraire eut été bizarre. D’ailleurs ces relations affectives en général, entre les êtres ne fonctionnent t’elles pas toujours ainsi ? Il faut toujours une tierce personne pour maintenir la température des sentiments qui naturellement tiédissent à cause de l’entropie générale des choses.

Alan n’était pas le troisième homme, c’était moi évidemment.

Quelle différence d’âge entre eux déjà ? Mettons qu’ils se soient rencontrés là-bas, lui à l’âge de 40 ans et elle 18. Pffiou 22 ans ! Record battu mon vieil Alan, tu m’as damé le pion dans le sens inverse. Et lorsqu’il doit partir du Maroc il a la petite cinquantaine et elle 28.

Une relation amicale mon cul. Il devait être totalement à croc le vieux briscard derrière son élégance british de pilote de forteresse en flamme qui s’échoue dans la mer. Car il y avait ça aussi. Evidemment une guerre ça vous pose tout de suite un homme. Surtout si il s’en sort en plus. Le prestige de l’uniforme, les médailles, de l’héroïsme, un joli silence sur tout ça , les femmes n’en demandent guère plus.

— je vois que vous êtes encore terriblement en colère il dit. Pour un peu je sentirais sa main sur mon épaule.

En colère ? peut-être bien, mais pas vraiment contre toi, Alan, pas vraiment. Contre personne non plus d’ailleurs. Si je suis en colère c’est toujours contre moi-même. si je suis en colère la raison en est toujours de n’avoir pas été suffisamment futé pour percevoir toutes ces choses au bon moment. On apprend parfois durement certaines vérités de la vie, et encore plus durement les nôtres. Et parfois ces deux types de vérités s’opposent, ne s’accordent jamais.

Car dans le fond je n’étais qu’un chien dans un jeu de quilles. Une passade qui s’est transformée en quelque chose sur quoi je n’avais aucun contrôle. Alors il devint d’une évidence limpide que la seule présence que je pourrais avoir pour Joyce à partir de ce constat était mon absence.

C’est pourquoi j’ai filé à l’anglaise mon vieil Alan, j’ai voulu être encore plus malin que toi. Ne m’en veux pas c’était de bonne guerre à l’époque. J’étais encore jeune et vigoureux, je pouvais encaisser. Je t’ai laissé la place. Et désormais cette place est vide et en même temps la voici pleine, irrémédiablement remplie à ras bord de nos deux absences.

Tu sais que Joyce est encore en vie ? Oui tu le sais vieux briscard, je sais que tu le sais.

Hier ou avant hier j’ai rêvé qu’elle m’avait écrit une petite lettre. Elle me parlait encore d’affection et de mémoire mais tu vois je ne me sens pas vraiment le cœur de lui répondre. Lorsque on entre dans l’absence, lorsqu’on devient absent, les autres aussi deviennent des absents. On ne peut plus vivre tous autrement que dans cette absence je crois. On vivra toujours mille fois mieux mille fois plus intensément dans celle-ci que dans n’importe quelle présence. La présence dans le fond n’est toujours qu’un leurre, c’est de là que partent tous les sentiers qui s’enfoncent dans l’ignorance pour l’explorer, encore et encore.

Et je n’ai plus désormais suffisamment d’envie ni de force pour faire ce boulot en dehors de mes toiles, ici , dans mon atelier. Mine de rien, tu vois, je l’ai trouvé mon nid mon vieil Alan. Et une fois qu’on y est ce serait idiot de ne pas y rester pour lécher toutes ses plaies, toutes ses douleurs passées dans l’espoir que celles-ci cicatrisent un jour. Et que tous les deuils enfin se transforment en réconciliation gratuite. C’est cette gratuité aussi, la grande difficulté. Etre absolument certain de cette gratuité c’est autre chose.

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