L’ignorance.

Il a attrapé un post-it et à écrit « je suis un ignorant » puis il l’a collé sur le tableau parce que désormais c’est une bonne base. C’est la seule base, la plus solide en tous les cas, qu’il a pu trouver dans cette vie, dans ce qu’il cherche ou trouve au travers de la peinture.

Pour une fois il n’a pas fait ça par dépit, ni pour tenter le diable. Non il a écrit ces mots tout à fait calmement en homme responsable de ses actes.

C’est la seule couche suffisamment dure et lisse à partir de quoi la peinture pourra vraiment jaillir telle qu’elle est, telle qu’elle a toujours été, et qu’elle sera probablement toujours. Un enduit suffisamment robuste et un accueil indéfectible.

Et qu’on ne vienne pas soudain évoquer la proportion, les valeurs, la profondeur. Tout cela n’est que de la poudre aux yeux. De l’artifice. L’ignorance c’est la toile et cette toile n’est qu’une infime partie de toute l’ignorance qu’on ne pourra jamais explorer.

Il faut seulement se résoudre au cadre, croire dans la vérité des fractales aussi pour ne pas s’écarter de la régularité du travail. Croire c’est tout, sans chercher d’autre explications encore et encore. Se libérer de toutes les questions d’un seul coup par la foi. La foi en rien et tout en même temps, la foi en notre propre ignorance contre toutes ces questions incessantes qu’induit la virginité de la toile comme une tentation mille fois répétée.

— C’est seulement une toile blanche et je ne sais pas ce que je vais poser sur celle-ci pour me convaincre encore plus profondément de cette ignorance, se dit le peintre. Autrement dit je ne sais foutre rien, je m’abandonne à la sacro sainte Ignorance.

Fastoche.

Car au plus infime coup de pinceau la toile réplique aussitôt.

—Tu vois que tu sais. Tu sais tout cela pertinemment, tu ne peux pas échapper à ce que tu sais.

Le peintre allume une cigarette. Il faudrait pouvoir mourir, disparaitre totalement de la surface comme de la profondeur du tableau. S’enfuir encore une dernière fois, mais cette fois prions qu’elle soit la bonne. Tout en sachant déjà que ce ne sera pas le cas. Que quelque chose le retiendra encore et encore. Et à certains moment le peintre ne sait plus si cette chose est l’ignorance ou le savoir.

Comme il ne sait plus non plus quel écart est le plus juste entre la toile et lui le peintre.

C’est toujours cette vieille histoire d’étang et de reflet dans lequel par excès, par espoir ou désespoir, théâtralement, on se jette.

Parfois on tente d’être raisonnable et cet effort coute énormément. C’est aussi cela être peintre : lutter contre cette fusion stérile dans l’ignorance. Représenter une image du chaos dans lequel on se réfugie égoïstement.

Puis revenir doucement à la surface du monde par on ne sait quel miracle, et parvenir à placer un peu d’ordre pour proposer une fine espérance au regard de l’autre.

Sans même songer que cet espoir par ricochet cosmique nous reviendra,

Qu’il nous servira à quoi que ce soit.

5 réflexions sur “L’ignorance.

  1. Superbe Patrick,
    ce tableau me parle particulièrement, même si j’aurais bien du mal à le définir dans son exactitude avec des mots (une certaine forme d’ignorance également ;-))
    Bon week-end à toi 🙂

    Aimé par 1 personne

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