A la lumière des néons

Dans mon atelier aussitôt que j’ai eu terminé de poser les plaques de plâtre, je me suis intéressé à la lumière. Et comme il y avait déjà des néons lorsque nous avons acheté la maison, j’ai simplement remplacé les tubes pour qu’ils diffusent une lumière froide, bleutée, la lumière du jour. Aussi, beaucoup d’idées de textes me viennent ici désormais, à l’éclairage de ces néons.

C’est incroyable comment la température d’une lumière peut influer sur nos pensées. Je pensais à ces choses précisément cette nuit puisqu’encore une fois je ne dors pas. Et encore une fois, j’ai revisité tous les lieux où j’ai trimé. Je les ai revisités uniquement pour me souvenir de ces éclairages, des lumières jaunâtres qui prodiguent à tous ces souvenirs une ambiance à la fois mélancolique et glauque comme un fil rouge qui relierait toutes ces histoires.

Sans oublier la capacité du verre, le verre des vitres un peu sales. Celle des transports en commun notamment, et puis toutes ces baies et portes vitrées, ces verrières, ces vérandas, ces fenêtres derrière lesquelles on aperçoit la vie au travail qui s’affaire et qui presque aussitôt réveille la nausée ancienne, une nausée qui semble aussi venir de tous ces souvenirs de voyeurisme dont j’ai toujours été coutumier.

Regarder chacun s’enfouir dans une série de gestes au travers les vitres sales et sous l’éclairage des néons. Regarder chacun tenter de garder la tête hors de l’eau, de garder la tête haute hors de la désespérance, s’adapter, s’habituer à ce genre d’ambiance.

C’est ainsi que j’ai aperçu Gaston la première fois, derrière une vitre, au delà de la cloison vitrée de son petit cagibi à l’imprimerie Lacroix.

J’avais été embauché comme receveur. Le boulot était simple. Il fallait dégommer les grandes plaques et nettoyer les encriers des énormes rotatives, puis aller s’asseoir devant leurs gueules béantes qui crachaient d’immenses affiches de cinéma. S’asseoir sur une caisse et vérifier que l’empilement se déroule bien, qu’il n’y ait pas de pli, pas d’irrégularité.

C’était un job pas très reluisant mais je m’en fichais bien. Je n’avais guère à réfléchir, une série de gestes simples à répéter invariablement chaque jour. Et ainsi je pouvais m’en donner à cœur joie pour échafauder des châteaux en Espagne, des projets tous plus abracadabrants les uns les autres. Je préparais aussi toutes mes histoires ainsi, tous ces textes que j’allais rédiger ensuite, soit dans les transport en commun, soit sur un coin de table de bistrot, soit très tôt le matin comme je l’ai toujours fait me semble t’il.

Il y a dans notre famille une tradition liée à ces quelques instants avant l’aube. Personne dans mon souvenir n’a jamais vraiment fait de grasse matinée chez nous. Il fallait que nous tombions malade, comme on tombe sur un champs de bataille, comme par exemple cette fois où j’ai chopé une varicelle alors que j’étais au collège.

Et encore je me souviens très bien que la culpabilité m’avait entrainé à lire presque tous les Rougon-Macquart car, même malade, la tradition familiale voulait aussi que l’on ne se complaise pas dans la maladie. Ne surtout pas profiter de cette occasion pour se laisser aller. Il fallait toujours employer son temps de façon utile.

— Une fois qu’on en a baisé une, on les connait toutes. me dit Gaston. Et c’est à ce moment là que le vrai travail commence. Quand on s’aperçoit que pétrir un sein, une paire de fesses n’aboutit pas, n’aboutit à rien d’autre qu’à une satisfaction rapide et stérile, et qui nous laisse toujours face à nos manques.

Il m’avait offert une tige sur le seuil de l’atelier et on avait lié connaissance comme ça. En évoquant la difficulté de vivre avec le désir. Il n’aimait pas vraiment tourner autour du pot Gaston, je l’ai vu tout de suite. Ses journées il devait s’arranger pour qu’elle lui rapportent plus que son salaire. C’était un peintre en lettres. Et j’avais eu l’occasion déjà plusieurs fois d’admirer son travail sur les grandes affiches. Il était capable de peindre n’importe quel type de police typographique. Il fallait voir l’application qu’il y mettait.

— tu commences fort le matin j’ai dit. Puis on s’est regardé et on a rigolé. C’était vraiment un moment éblouissant. Comme si tout à coup nos oripeaux d’homme au travail, embourbé dans la journée de boulot, étaient tombés sur le trottoir. On était comme à poil tout à coup, des chasseurs cueilleurs qui se frappaient le front en disant merde que s’est t’il donc passé ? et qui par la même retrouvait une noblesse oubliée.

Car Gaston me pris au sérieux immédiatement. J’avais eu beau me planquer derrière mon sourire, ma gentillesse, mon affabilité, il avait repéré tout de suite tout ce qui ne cadrait pas. Et on avait presque tout de suite parlé de philo, de littérature, comme ça l’air de rien entre deux portes le temps d’une clope.

J’ai déjà écrit plusieurs fois sur Gaston. Des pages et des pages noircies au fur et à mesure des années car il y a des rencontres qui vous modifient en profondeur. Parfois en seulement quelques échanges vous en apprenez plus sur vous-mêmes que durant 10 ans de thérapie allongé. D’un autre coté il faut aussi s’intéresser, savoir écouter, et voir ensuite comment tout cela résonne en soi. Cela prend du temps pour remonter au son premier. Je veux dire pour parvenir à en parler ensuite de façon claire compréhensible.

Gaston son truc c’était les femmes de couleur, les noires, les négresses. Il les avait élevées à la hauteur de divinités chtoniennes dans son imaginaire. Leurs formes généreuses surtout l’affolait. A chaque fois le soir lorsque nous remontions vers la Gare du Nord à pied nous en rencontrions à la pelle. Gaston allumait des cigarettes qu’il jetait à la moitié à ces moments là. Parfois il s’arrêtait comme un chien qui renifle la biche, ou la bécasse le talon décollé légèrement du sol dans un équilibre époustouflant qui me rappelle les adeptes du tai chi.

— Non mais regarde là celle là, regarde un peu le morceau. Ses yeux clairs lui sortaient des orbites on aurait dit qu’il pleurait de joie ou de plaisir comme lorsqu’on se goinfre de pâtisserie.

Je ne sais plus combien de temps exactement je suis resté dans cette imprimerie, un an, deux ans peut-être tout au plus mais ce que je sais c’est que je ne serais pas resté si longtemps s’il n’y avait pas eu Gaston. Les journées passaient plus vite que dans n’importe quel autre job grâce à lui.

Il était franc maçon et il en connaissait un rayon sur tout un tas de domaines qui jusque là moi m’étaient inconnus parfaitement. Je crois que grâce à lui tout ce qui touche de près ou de loin à la tradition et qui me semblait d’un parfait ennui, d’un hermétisme total, s’est peu à peu modifié dans mon esprit grâce à nos conversations. Sans me dévoiler trop de choses sur ses activités de maçon il m’a mis sur la piste de nombreuses questions que je ne m’étais jamais posées, ou alors que je posais mal.

Oui bien sur cela aurait pu continuer je me dis parfois. J’aurais pu conserver le lien avec Gaston même une fois que j’ai quitté l’imprimerie, que je parte vers de nouvelles aventures alimentaires, et même rentrer moi aussi en franc maçonnerie puisque il m’y incitait. Mais je n’ai pas fait tout cela. Je crois que cela vient d’une forme étrange d’obéissance que je porte au destin, ou à la fatalité si l’on veut et qui me fait perdre les gens totalement de vue une fois qu’une action est accomplie dans le temps. Comme si chaque action ne pouvait se dérouler que dans un seul temps très précis et qu’une fois ce temps achevé la relation n’avait plus de raison d’être.

Cela fait presque 8 ans que j’ai changé les néons de l’atelier sauf un que j’ai conservé dans une remise attenante, celui là je me le conserve, il me sert à éclairer le coin où je nettoie les pinceaux. C’est un néon qui doit être antédiluvien, jaune pisseux, et qui met un certain temps à s’allumer. Il faut le savoir, on appuie sur l’interrupteur mais il ne faut pas se jeter tout de suite dans la pièce, il y a une latence. Parfois je me dis qu’il faudrait que je le change, que j’en mette un neuf, mais allez donc savoir pourquoi, je le laisse j’attends qu’il s’épuise de lui-même complètement. On verra bien ensuite.

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