Juste un brin de vent

Sandro Botticelli Carte des enfers

Il ne me faut pas beaucoup pour partir dans une histoire, juste un brin de vent. Je crois que je m’y accroche d’autant plus facilement, ou désespérément que je connais comme ma poche ces longues périodes sans vent du tout. Ces périodes arides dans lesquelles la mer est étale comme un miroir à peine déformé par le passage des mouettes, des goélands.

Juste un brin de vent, un mot, une phrase qui revient et qui m’emporte soudain vers un territoire que je pensais connaitre et qui se révèle soudain presque tout entier inconnu, et qui fait de moi cet inconnu.

Ce qui est difficile avec l’enfer c’est d’en franchir le premier cercle, celui dans lequel on réside depuis toujours. Ensuite les choses s’ordonnent, s’organisent, la confusion s’évanouit. Une fois que l’on est sur qu’on y est ça va beaucoup mieux.

Sans oublier l’intuition héritée des mouches qui se cognent la tête contre les vitres. Rien n’est inutile. Chaque exploration si menue soit-t ‘elle finit par profiter peu ou prou au plus grand nombre. Encore faut-t’il que le plus grand nombre s’y intéresse, qu’il soit conscient. Car l’ordinaire est l’inconscience.

Un brin de vent, de parfum, une odeur ancienne qui remonte de je ne sais où, qui se faufile par mille chemins pour atteindre le souvenir et le rendre présent comme rarement le présent fut présent. C’est à dire offrande, consolation, rétribution.

Cette rétribution que nous ne cessons jamais de chercher et qui ne vient vraiment que lorsqu’on décide de la trouver.

Un brin de vent et je me rétribue. Je me rétribue de toute l’ignorance que j’ai osé traverser, je me rétribue de tous les amours faux que j’ai du abandonner pour fuir je ne sais quelle sécurité. Un brin de vent pour emporter la galère plus au large, vers l’épicentre des enfers.

Il y a cette histoire de pesée des âmes où l’image d’Anubis se confond avec celle de notre diable occidental. Une plume et un cœur et il faut que le cœur et la plume s’équilibrent pour passer les fourches caudines que peuvent encore créer les regrets les remords les terreurs.

— Est-ce par amour ? demande Anubis ou le diable, cherche bien la raison première de tous tes méfaits réels ou imaginaires.

A cet instant s’ouvre une autre réalité, c’est probablement le franchissement d’un nouveau cercle de l’enfer. A cet instant rien n’est gagné. Rien n’est sauvé. D’ailleurs dans ce passage l’idée de gain, de perte, et de salvation seront abandonnées comme des bagages inutiles.

L’errance dans le second cercle, on ne sait pas combien de temps elle dure. Sans doute est-ce variable suivant le cœur de chacun.

Il me semble que l’écriture telle que je la considère représente ce passage de cercle en cercle, ces prises de consciences subites et fulgurantes, ces envols à la poursuite d’un brin de vent. Exactement comme autrefois enfant je cherchais à m’envoler dans mes rêves, que j’essayais tout ce qui humainement pouvait être possible pour y parvenir, en vain.

comme se jeter d’un escalier, d’une fenêtre, d’un arbre d’une tour, d’un immeuble

rien de tout cela ne fonctionnait jamais.

Il fallait juste se souvenir qu’un léger coup de talon pouvait faire décoller le rêveur.

voler pour voir les cercles de haut sans doute, pour mesurer l’étendu du labyrinthe en un clin d’œil, puis se réveiller sans le moindre souvenir de ces explorations nocturnes et oniriques.

Et enfin trouver Ariane, sans doute propulsée par Anubis lui-même. Comme récompense, comme rétribution sur laquelle on s’appuie encore pour espérer avant que l’on comprenne que tout cet espoir est vain.

Au centre de l’enfer que peut-il bien y avoir une fois tous les cercles franchis il est bien possible, ce serait d’une justesse parfaite qu’il n’y ait rien, sauf peut-être un brin de vent, un léger courant d’air et puis plus rien.

Je pourrais dessiner une porte sur mon tableau et la refermer doucement derrière moi, disparaitre de la toile du tableau, ce serait vraiment stupéfiant, dernier petit coup d’éclat, sortie magistrale du rigolo.

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