Le journal de Louis Calaferte

Juste un extrait d’une entrevue tout d’abord.

P. D. – C’est l’écriture qui vous a sauvé de ça ?
L.C. – Oui, c’est-à-dire… oui… je ne peux pas démêler. J’y ai repensé dix fois, mais je ne sais pas. J’avais décidé, comme ça, à treize ans – j’étais effectivement dans une usine – d’être écrivain. De devenir écrivain. Je voulais être écrivain, sans savoir ce que ça représentait. Tout est allé très vite, d’ailleurs. Et c’est vrai qu’à partir du moment où j’ai réellement pris conscience de ce que pouvait être la vie, l’existence à laquelle, normalement, j’étais destiné, j’ai eu le sentiment très fort, et très assuré, surtout, que, en fait, par l’écriture tout pouvait se sublimer, qu’on pouvait échapper à… Mais enfin, cela a quand même demandé plusieurs années. J’avais lu quelques livres, comme ça, épars… Le rêve était en dehors de la réalité formelle. Je ne savais pas ce que c’était qu’être écrivain, mais c’est une décision que j’avais prise.


De tout ce qu’a écrit Louis Calaferte, ce que j’ai préféré c’est son journal, que je n’ai d’ailleurs pu lire qu’en bibliothèque, car il contient d’innombrables volumes. Je n’avais pas la place à l’époque pour contenir une telle œuvre.

Des années plus tard j’ai commandé les premiers tomes dans une librairie mais je ne suis jamais allé les chercher. Je n’y suis pas allé parce que j’avais passé l’âge. Il y a une date de péremption pour les engouements. C’est ce qui les différencie d’ailleurs des véritables affections j’imagine.

Ce journal me parlait tant de moi que j’avais plongé à l’intérieur comme Narcisse dans sa mare. Je me souviens que j’avais même employé le même style en rédigeant, évidemment, mon propre journal.

Non pas que je me plaigne du mimétisme, nous ne serions rien sans celui-ci probablement.

Mais le fait de prendre conscience de ce mimétisme est toujours plus ou moins une expérience cruelle.

Cruelle parce qu’elle ouvre soudain un gouffre sous les pieds et que nous nous demandons si tout ce que nous pensons, exprimons n’est pas autre chose qu’un ramassis de conneries dérobées à d’autres.

Des conneries que l’on trouvait tellement inédites qu’elle ressemblaient à quelque chose d’intelligent.

On se fait des idées sur tout c’est cela notre maladie la plus grave.

D’un autre côté pourquoi juger le jeune homme que je fus à un moment donné de mon existence ?

A quoi cela servira t’il ?

Il y avait cette implacabilité des choses, comme un entonnoir que l’on sent chaque jour très tôt le matin en prenant les transports en commun. On tente de ne pas tomber au fond, les parois sont glissantes, tout au plus parvient-on à une sorte d’équilibre, non sans déployer des efforts d’imagination permanents.

On peut se le permettre tant qu’on est jeune et qu’on ne sait pas quoi faire de toute cette énergie qui reste encore une fois le nécessaire donné pour « gagner sa vie ». Employer ce reste de temps à rêver, à écrire, à peindre était aussi sans doute une forme d’héroïsme. Il fallait être héroïque sinon quoi ?

Toute cette désespérance, ce que j’appelais la désespérance et sous celle-ci le constat d’être un cadavre comme tous les autres, un cadavre à venir dans la fosse commune du temps.

Et puis de temps en temps cette intuition que l’anonymat ne pourrait pas être meilleur refuge dans les temps de fer.

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