Aboyer l’ordre

Parfois ma grand-mère estonienne me demande d’éplucher un oignon. Elle le dit à voix basse, de sa voix grave et basse.

— Epluche un oignon s’il te plait.

C’est important d’ajouter s’il te plait, elle ne dit jamais ce genre de chose sans ajouter ces mots.

C’est très différent de

— Dépêche toi de ranger ta chambre comme le dit maman qui le dit en hurlant généralement.

Et c’est étonnant cette façon que j’ai à ces moments là d’obéir ou de désobéir.

Car j’épluche facilement un oignon quitte à pleurer tandis que je laisse le désordre envahir la chambre, je suis comme tétanisé par les mots « ranger une chambre ».

Parce que je ne sais absolument pas ce que cela veut dire vraiment.

Si tous les livres sont alignés dans la bibliothèque ils sont comme morts. Si tous les vêtements sont pliés et rangés dans les tiroirs c’est comme s’ils ne m’appartenaient pas. Comme s’ils appartenaient à un mort.

J’ai besoin de voir les choses perpétuellement en mouvement autour de moi pour me sentir en vie.

— Epluche un oignon s’il te plait.

Je pleure en le faisant et ça me fait un bien fou de pleurer.

— Dépêche toi de ranger ta chambre

L’urgence me paralyse autant que l’obligation de trouver un ordre que je ne comprends pas.

Par contre l’aboiement à un moment me fait capituler

Lorsque l’ordre est aboyé, que la peur d’être battu surgit je suis capable de faire n’importe quoi, y compris de trouver un ordre quelconque je crois. Quelque chose qui ressemble à de l’ordre pour tout le monde mais qui au fond pour moi est comme un enterrement.

il faut enterrer le désordre comme on enterre les gens. A la fois pour ne plus les voir, et pour se souvenir qu’ils sont enfouis là quelque part, dans un lieu précis et non partout dans l’ailleurs.

Les chiens aboient aussi dans la campagne où nous vivons. Ils sont attachés à leurs chaines et lorsqu’on passent devant les fermes, ils aboient. On sait qu’il y a un chien à ce moment là, on sait que la maison est habitée et protégée.

L’ordre est comme une sorte de musique on peut le murmurer et l’aboyer. C’est, selon les fréquences sonores, certaines parties de moi qui décident ou non d’obéir.

Lorsque je m’approche des chiens qui aboient j’éprouve de la peine sans savoir pourquoi.

J’irais bien les caresser si on ne m’avait pas averti plusieurs fois qu’ils peuvent mordre. Parfois j’avance de quelques pas, et au dernier moment je recule.

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