Que savons nous de l’impossible ? (1)

J’arrivais à Puttaparthi en fin de journée, au moment où des choses semblables à ces tumbleweed, ces petits buissons que l’on peut apercevoir dans les western américains traversaient les rues poussés par d’invisibles mains.

Le voyage depuis Quetta au Pakistan m’avait semblé interminable et je touchais enfin au but, c’est à dire que j’arrivais dans le sud de l’Inde, dans l’Andrha Pradesh, le pays des Andrhas.

Un ami m’avait parlé de cet endroit où je pourrais me reposer, prendre un peu de bon temps et réfléchir tranquillement à ce que je voulais faire vraiment de ma vie. Je sortis le bout de papier que j’avais précieusement conservé dans mon portefeuille et le montrais au conducteur du Rickshaw bariolé qui hocha la tête latéralement comme c’est la coutume pour dire oui avec un grand sourire édenté.

Je n’avais que peu d’informations sur la vie des ashrams en général et sur celui de Sai Baba moins encore que tout autre. Je savais en revanche que sur les lieux je trouverais un hôtel à un prix abordable et que je pourrais aussi aller me balader sur les rives du lac Bukkapatnam ou les berges de la rivière Chittavathi. A cet époque l’idée que je me faisais de la tranquillité se confondait avec une impérieuse nécessité de l’eau.

Enfin il faisait nuit lorsque je refermais la porte de la chambre et que je m’allongeais sur le lit sous les pales immobiles d’un gigantesque ventilo. Et ma dernière pensée fut de m’émerveiller encore de tout ce chemin que j’avais osé effectué depuis Aubervilliers, cette banlieue sinistre que j’avais quittée sur un coup de tête 6 mois auparavant.

C’est ce soir là, je crois, avant même que je n’aperçoive les premiers miracles de Sai Baba, que les définitions étroites que j’avais apprises concernant le possible et l’impossible s’étaient lentement modifiées comme une racine cherche sa route dans la terre.

Des années plus tard je me souviens encore de ma façon d’avancer dans le vide, soutenu par je ne sais quel espoir, que tout le monde nommait autour de moi la folie. Tous mes proches étaient devenus peu à peu de parfaits étrangers. J’avais été frappé par la foudre, je voulais m’affranchir de la pesanteur, de la gravité, devenir un être « exceptionnel ». Je voulais devenir moi-même surtout.

A 28 ans le champs des possibles; je m’en étais fait le constat, s’était réduit à la taille d’une peau de chagrin. Tout ce qu’il fallait faire alors, la seule solution suffisamment stupide pour qu’elle m’apparaisse vraie, était de se jeter dans l’inconnu. Avoir cette audace, se risquer à fond, comme pour tenter de sauver ou de valider sa propre existence avec sa garniture de désirs et de rêves.

A cette époque je cherchais cette frontière entre le possible le l’impossible dont on m’avait tellement rabattu les oreilles. Cette fameuse frontière que personne à ma connaissance autour de moi surtout n’avait jamais osé traverser. J’en éprouve encore au moment où j’écris ces lignes une grande tristesse, cette tristesse que je lisais dans tous les regards résignés et qui me fit imaginer à un moment de ma vie vouloir probablement être cette sorte de héros qui prendrait sur ses épaules toutes ces frustrations pour les disperser quelque part au sommet des Himalaya ou en bas dans la plaine là où coule le Gange.

Que savons nous vraiment de l’impossible sinon seulement ce que notre propre expérience de celui-ci nous enseigne.

Et quelle valeur vraiment attribuons nous à cette expérience ? Nous disons c’est la vérité, ou c’est ainsi, et que les choses se passent bien ou mal n’a guère d’importance, c’est seulement un point de vue que nous adoptons à partir de ces expériences et à partir duquel nous traçons nos propres frontières, nous fabriquons nos propres murs.

La seule chose nécessaire pour traverser le vide, je m’en souviens était la foi. Une foi non en un Dieu, ni d’ailleurs en moi-même je crois. Une foi en l’existence, une foi dans la vie, une foi de tous les instants qui comme une cape d’invisibilité me permettait de me fondre partout sans jamais subir les ravages du nihilisme, des milles et une abdications dont nous sommes friands pour nous permettre d’en vouloir à tout un tas de personnes, au monde en général.

J’ai perdu cette foi avec l’âge parce que je me suis mis à croire au temps, à l’érosion naturelle des choses, parce que la résignation et la tristesse forment aussi le lieu des retrouvailles probablement.

Mais aujourd’hui presque tout le monde a disparu, le monde que j’ai connu a disparu également.

Quelle raison alors aurais-je de résider encore dans cette résignation ? Elle ne me permet pas d’éclairer tous ces visages comme je me l’étais juré naguère.

Que savons nous de l’impossible ? Pas plus que je ne sache ce qu’est véritablement la foi . Mais je sais désormais que ce que nous imaginons impossible est lié directement à cette foi quoiqu’on en dise ou pense.

La foi pour la foi, pour cette force extraordinaire qu’espérer ou croire prodigue, voilà sans doute ce en quoi j’aurais cru le plus dans toute mon existence.

Une foi nue.

Une foi d’elle-même envers elle-même. Une foi comme la vie ne cesse de s’accrocher à elle seule au delà de toutes les apparences d’unions et de séparations.

Croire, espérer, des mots que j’ai aussi tenus suspects longtemps. Qu’il m’aura fallu peser et soupeser tant de fois à cause de mes propres jugements, de mon expérience celle que je considère comme véritable puisque c’est la mienne évidemment. Toute cette perte de temps que le mental ne cesse de ruminer pour nous proposer des obstacles à cette foi justement.

Quelle est la raison de ces obstacles ? Je l’ignore désormais. Sans doute que je ne veux même plus m’y intéresser.

Que savons nous de l’impossible ? Rien, absolument rien, comme nous ne savons rien de quoi demain sera fait.

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