C’est bien joli tout ça

Esquisse à l’huile sur papier, c’est bien joli mais… pas fini.

— C’est bien joli tout ça, la littérature, la peinture, la musique, le hasard, toutes ces choses dans lesquelles vous vous absentez mais… et moi ? me dit-elle.

Je la regarde et je la vois alors comme je ne l’ai encore jamais vue.

Tous les traits de son visage se sont modifiés, elle est bouffie. Et je me dis mince alors, dire que quelques minutes avant elle était belle. Je me demande si c’est elle ou si c’est moi. Ce changement brutal à quoi tient-il ?

Et puis le son de cette phrase, l’écho, cette locution déjà entendue mille fois et venant de tant de bouches différentes.

C’EST BIEN JOLI TOUT CA, MAIS…

On ne fait pas attention suffisamment à l’usure de la répétition. Cela devrait nous indiquer quelque chose pourtant. Cette fatigue, cet ennui qui nous grignote. Et puis soudain, lorsqu’on le voit, il est souvent trop tard, il ne reste plus que le ras le bol.

Pour temporiser je cherche le début. Comment tout cela a commencé.

Je cherche la première fois, sa vigueur, sa violence, l’énergie de la première fois. Celle qui m’ a rétamé sans que je ne la vois venir.

— C’est bien joli tout ça mais j’ai autre chose à faire que de te supporter …

— C’est bien joli tout ça mais as tu du cœur ?

— C’est bien joli tout ça mais à quelques centimètres près tu ne serais qu’une merde.

— C’est bien joli tout ça mais non je n’aurai pas d’enfant avec toi.

C’est bien joli de se souvenir du début mais ça ne fait pas avancer les choses vraiment. Le problème revient toujours et avec lui son cortège de soupirs et de soupirants.

Comment s’extirper de ce début qui ne cesse pas ?

Ce pourrait être un peu plus que joli, comme par exemple utile, voir un peu moins égoïste, ou alors plus responsable, plus attentionné, plus que moins, c’est à dire pas seulement joli.

Moi je lis. Je lis pour ne plus voir ça. J’ouvre un livre et je m’enfuis parce que sinon ça se transforme toujours plus ou moins en eau de boudin.

Des cris et des pleurs, des portes qui claquent et des bouderies à n’en pas finir.

Et en finir alors devient la priorité.

Je passe du début à la fin en un clignement d’œil.

— C’est bien joli tout ça mais vous me les brisez menues. Je vous le dis avec ma meilleure élégance disponible. Presque avec humour si vous voyez ce que je veux dire, c’est bien joli mais je ne suis pas que poli.

ça ne suffit pas non plus .

Etre poli ça ne suffit pas. Toujours plus…

Alors je ne suis plus poli. Vous l’aurez bien cherché.

—Espèce de grosse conne endimanchée. Non mais t’as vu ta gueule sale pute ? Espèce de salaud, espèce de ceci ou de cela. J’utilise espèce pour atténuer encore… parce que sinon j’irais directement au fait.

J’y vais par petites touches. Mais c’est douloureux tout de même. Et quand tout à coup je me rends compte qu’atténuer ne sert plus à grand chose, je rentre dans le vif du sujet.

Et là je m’arrache par lambeaux comme un oignon qui s’épluche. Toute ma délicatesse je la pèle comme un oignon couche après couche. Et plus j’arrive vers le germe, plus je deviens chaud, plus c’est douloureux. C’est bien douloureux mais bon en même temps quelle jouissance !

Dans ma tête je lui saute à la gorge la mords, la déchire à coups de dents, l’énucle, la découpe en tous petits morceaux la congèle, sac en plastique avec étiquette. La date sur l’étiquette avec le nom de la partie. En rouge la cervelle en bleu le cœur et l’utérus en jaune.

Alors c’est bien joli tout ça ? Redites le pour voir ?

Mon Dieu ça me revient d’un coup, toute l’histoire de ma vie avec le c’est bien joli tout ça, mais.

Faut que je vois un psy.

Bonjour madame la psy, je m’assois où ?

Tic tac tic tac la pendule, 45 minutes pas plus.

Elle est là en face de moi assise jambes croisées, une belle femme encore. J’aime les belles femmes, je les adore.

Je me mets à parler de tout et de rien, de tout ça, de ce qui me passe par la tête pour en avoir pour mon argent. C’est super dispendieux de s’examiner le nombril pour tenter d’y voir plus clair.

Elle ne dit pas grand chose. Moi un flot ininterrompu de mots alors qu’en fait une seule chose est importante et je ne la dis pas.

j’ai envie de dire mais je ne le dis pas

— c’est bien joli tout ça, mais je vous baiserais bien à couilles rabattues sur votre sofa.

ça ne se fait pas.

Je le sais, j’ai payé cher pour ça déjà.

— Enfermez moi j’en peux plus, un asile siouplé je dis à la dame. Et là je pense à ma bite bien à l’abri dans son vagin. Et à moi au bout de tout ça avec un entonnoir sur la tête.

L’imagination quelle soupape.

Je bredouille je gazouille, je fais semblant mais j’ai la trouille.

Puis à un moment arrive l’heure.

— C’est bien dit la dame et là le monde s’arrête, tout est en suspens

— C’est bien pour aujourd’hui elle dit, on reprendra la prochaine fois.

Je suis aux anges.

Je lui baiserais bien la main comme à une altesse.

Mais je me lève, fouille dans mes poches pour trouver mes ronds que je pose sur le sous-main de cuir vert.

Dans ma tête quelque chose encore en lâchant la liasse.

Dans ma tête quelque chose encore lorsque la porte se referme derrière moi

l’odeur d’encaustique des escaliers, l’écho de mes pas contre les murs blancs me reviennent, puis le porche et les bruits de la rue qui m’envahissent et me réduisent à si peu de chose.

Et là je me dis, me surprends

— C’est bien joli tout ça mais à quoi ça sert ?

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