Multitude

Aquarelle Patrick Blanchon 2021

Comment réconcilier ces deux forces qui paraissent opposées ? D’une part la pulsion créative et d’autre part l’inaction provoquée par l’aboulie cette perte totale de volonté qui surgit.

Lorsque la créativité se met en branle elle semble ne pas avoir de limite, je peux enchainer les toiles les unes à la suite des autres et surtout dans une indifférence totale au thème, à une palette de couleurs, je peux aussi bien peindre un visage, qu’un paysage, qu’un tableau totalement abstrait. Il n’y a aucun fil conducteur autre que cette pulsion de peindre. Un compulsion si l’on veut.

Puis cela s’interrompt et les difficultés commencent. Que signifient tous ces tableaux ? Pourquoi ai-je fait tout ça ? la pensée tourne en rond et la fatigue, la dépression surgissent.

Alors commence le mouvement en sens inverse, j’effectue un retournement sur moi-même, et il me semble que c’est par celui-ci qu’à un moment il me semble important, capital, de comprendre de m’expliquer surtout quelle est la source de ce premier mouvement. Quelle serait donc la raison -valable- de ce mouvement de créativité si insensé parait-t ‘il.

Il en résulte parfois de longues périodes d’introspection qui se mêlent au désœuvrement, à l’ennui. Alors je ne peux plus peindre car je me demande pourquoi je peins. Les doutes surgissent avec l’à quoi bon. Comme s’il fallait que je me dise que j’avais raté quelque chose d’important, que je m’étais emballé, m’étant livré au hasard et que je devais prendre un certain temps pour le regretter comme pour m’en excuser ou m’en faire pardonner.

Comme un enfant qui est au coin après avoir commis une bourde.

Comme si j’étais le seul responsable du chaos dans ces moments là. De mon propre chaos qui finit par se confondre avec le chaos général du monde. Celui autour duquel toutes les pensées ne cessent de tourner en rond elles aussi.

Les périodes de retournement ont une longueur variable. Cela peut aller de quelques jours à plusieurs semaines.

C’est comme une respiration. L’expiration serait le moment de la créativité tout azimut, l’inspiration le moment où j’éprouve ce besoin de faire retour sur ma création, de tenter de la comprendre, de prendre conscience de la valeur de celle-ci, et bien sur l’insatisfaction peut arriver. Elle arrive régulièrement.

Je me suis plus ou moins habitué à ce double mouvement, j’essaie toujours de prendre un peu plus de recul à chaque fois mais je ne peux pas vraiment tricher.

Enthousiasme et insatisfaction semblent étroitement liés et je ne peux en privilégier l’un ou l’autre.

J’essaie autant que faire ce peut de rester calme au milieu de ces deux pulsions. Calme dans l’enthousiasme, calme dans la dépression. En observant toutes les choses qui me traversent à ces moments là.

Parfois cela me dégoute aussi. Car tout ça est très centré sur moi-même finalement. C’est que me dit mon épouse.

Elle me le dit et je comprends qu’il s’agit d’une plainte. Donc je me raisonne, je relativise, et surtout j’abandonne mon nombril pour aménager du temps commun avec elle. Je n’y parviens pas toujours comme elle le désirerait mais j’essaie.

tout cela me ramène à la notion d’excès et de modération, à la justesse, à l’équilibre naturel des choses, au bon sens de temps à autre aussi.

Je ressens cette multitude très fortement, au moins aussi intensément que la présence du vide, cela m’accapare pratiquement tout entier depuis toujours. C’est la raison principale qui m’aura toujours entrainé à privilégier la solitude plutôt qu’une vie sociale « normale ».

Il doit y avoir un peu de folie dans cette manière de voir les choses. Parfois aussi je dis sagesse au lieu de folie et cela m’a l’air de fonctionner tout autant.

Sagesse et folie, comme aussi un double mouvement, comme s’il s’agissait encore d’une double exploration.

Il en va de même pour ce blog. J’enchaine les textes à la queue leu leu sans me soucier du sens, de la raison de tout cela. J’écris comme je peins, tout ce qui me passe par la tête. Je fais confiance à je ne sais quoi à ces moments là. Proche sans doute d’une toute puissance.

Puis je vois la multitude de tous ces textes, incohérence et chaos comme les premiers jets de peinture sur mes toiles. Je ne m’y arrête pas, je relis à peine, tout ça s’empile. Chaque texte semble écraser les précédents et le renvoyer à son insignifiance mais qui à ces moments là est plutôt mon indifférence à toute velléité de signification.

Tout n’est pas bon, presque rien n’est bon. Et pourtant je continue, comme je fume exactement. Cigarette après cigarette, texte après texte, tableau après tableau quelque chose ne peut faire autrement que de se consumer et parfois je me dis que c’est le bonheur de ma vie, d’autre fois sa malédiction.

Comment gérer la multitude… gérer ce mot bizarre que je n’ai jamais voulu comprendre, ni accepter.

J’ai toujours imaginer que les choses se géraient toutes seules sans moi assez bien. Les choses et les êtres.

Mon domaine de compétence, d’excellence se trouve ailleurs ( je ris ) Plutôt mon domaine d’incompétence ou d’insignifiance dans lesquels je suis probablement à mon niveau passé maître.

Ce monologue permanent m’amuse je crois. Pourquoi le garderais-je pour moi seul ?

Je n’en ai pas honte. Je n’en suis pas fier non plus. Je me dis seulement que c’est ainsi, c’est ma nature voilà tout. Ce qui ne m’empêche nullement de déguster les pommes savoureuses et d’avaler les pommes pourries.

Et sinon comment établir une différence, apprécier toute la palette de nuances surtout entre le savoureux et l’exécrable que propose la multitude ?

A chaque fois que j’essaie de mettre des choses en place, un système, surtout s’il fonctionne l’ennui me rattrape au galop.

Ce matin par exemple je me dis hum c’est facile d’organiser quelque chose il s’agit de savoir ce que les gens ont comme soucis, à quoi pensent ils le plus en ce moment ? Et d’écrire la dessus, d’attaquer ce soucis de l’obsession sous divers angles, par la peinture, l’écriture, se cantonner à une seule obsession par exemple, à un seul mot clef.

C’est drôle car si je continue à réfléchir ainsi je vais bientôt devenir comme ces bloggeurs qui cherchent à gagner de l’argent avec leurs blogs.

La multitude est partout elle n’est pas qu’en moi. Je cherche une raison mais peut-être est-t ‘elle au delà de ma portée, elle m’échappe cette raison. Et, puisqu’elle m’échappe je n’ai que la compulsion pour pallier le manque.

Je pourrais aussi penser à une hypnose de la multitude, à une ivresse de la multitude s’opposant à la lucidité soudaine qu’entraine la sobriété toute aussi soudaine. A un rêve et une réalité s’opposant en apparence.

Au delà des apparences, cette expression digne d’un titre de roman dans lequel on s’apercevrait d’un glissement progressif vers une vraie folie comme seul refuge, seule clef pour s’enfermer à triple tour dans le problème tant qu’on ne l’a pas définitivement réglé. Un gros roman bien ficelé.

Un roman qui montrerait si l’on veut le passage quasi obligé par la folie pour arriver à cette fameuse raison. Décider une bonne fois d’une raison, d’un sens à tout cela.

S’il n’y a pas une conscience supérieure qui serait la raison de tout cela, une conscience qui ne cesse de se chercher elle-même, de s’expérimenter par cycle de production- inaction, dilatation-contraction que peut-il y avoir d’autre comme raison à toute cette bizarrerie ?

Une conscience supérieure, un mot de trop. Une conscience serait déjà bien avec ses qualités et ses défauts exactement comme la notre.

4 réflexions sur “Multitude

  1. C’est après ce genre de réflexions (moins détaillées) que j’ai cessé de peindre. maintenant, je me raconte des histoires et je les écris sans me rendre compte parfois que je m’invente un monde (parfois pire que le vrai, parfois meilleur) Peindre ou écrire, rien a changé, en fait.

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