Abandon

huile sur toile 20×20 cm

La bande partout et surtout en soi presse, réitère sans relâche sa demande : Donne. Mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.

Il arrive qu’on ai envie d’abandonner. De s’ôter du chemin, comme de la grand-route. Vivre sa vie comme ça, seul car nous sommes en prise directe avec la sensation de trop plein ou trop vide. De s’abandonner comme d’abandonner.


Je m’abandonne, je t’abandonne ils ou elles m’ont abandonné, je vous ai abandonné, je me suis privé de donner à la bande.


Cette histoire de bande me taraude ce matin. Me revient à l’esprit la bande sonore permanente qui joue son jazz dans le salon familial.

Mon père aimait le jazz et en écoutait à gogo. Sauf que tous les musiciens sur cette bande enregistrée du gros magnéto Beomaster, équivalent pour lui d’une Rolls-Royce à l’époque en matière de rendu acoustique, s’y retrouvaient confondus.


Sur ce ruban souple et luisant, Louis Armstrong côtoyait Miles Davis, Duke Ellington, Thélonius Monk, Charlie Parker, Count Basie et tant d’autres encore que je ne suis pas parvenu à identifier.


Au décès de mon père j’ai retrouvé tout cela au grenier. Le magnétophone et les bandes magnétiques, dont l’identification de chacune était d’une sobriété, d’un laconisme émouvant.
Il y avait juste une étiquette sur laquelle était inscrit « Jazz » ou encore « Chansons ». Aucune mention n’était ajoutée quant aux détails, à l’identification des morceaux, pas même un vague titre.


Je n’ai pas fait mieux que lui en matière d’organisation. Je crois qu’il m’avait appris, sans insister cette fois aussi lourdement que d’habitude, que parfois le détail, la précision, dans certains cas ne servent à rien.


Mon père aimait le jazz et n’avait pas de préférence marquée pour un musicien ou un autre en particulier. De plus il n’en parlait jamais. Voilà ce que j’ai compris de cette petite anecdote sur lui.


Tous ces musiciens, anonymes pour l’enfant que j’étais, faisaient partie intégrante de la bande.
On ne pouvait pas dire qu’aucun ne se démarquait vraiment des autres.
La seule chose qui pouvait se produire c’était de préférer un morceau plutôt qu’un autre.


Cependant même là on n’était pas plus avancé étant donné que ce morceau ne pouvait s’attacher à un auteur ou à un interprète.


Cette confusion, ce désordre si l’on veut, dans mon approche de la musique, je les ai souvent considérés comme un handicap, quelque chose d’un peu honteux. Surtout lorsque j’entendais mes camarades se gargariser durant des heures du nom de groupes, de morceaux, de musiciens de rock. Les informations allaient bon train dans les cours de récréation, ils n’hésitaient pas à échanger avec force détails et références sur leurs gouts musicaux.


Et je me souviens que je me contentais souvent de hocher la tête et de rester silencieux. Le jazz alors n’était plus à la mode, c’était le rock surtout qui échauffaient les esprits. Et moi le rock cela ne me disait pas grand-chose. Je n’avais absolument aucune culture rock, j’étais un ignare absolu dans ce domaine.


C’est plus tard je crois après l’adolescence que je m’y suis un peu plus intéressé, mais sans excès. Et le peu que je me souvienne de cette période c’est d’avoir fait exactement comme mon vieux. J’ai enregistré des morceaux à la queue leu leu, j’ai écrit Rock sur la bande magnétique et puis pas plus.


À côté de cela j’ai toujours été admiratif pour les personnes qui s’adonnent à la musique à la façon des collectionneurs, ou des bigots, et qui sont capables par exemple de donner tous les détails d’un simple morceau, la date de création, dans quel studio, les noms des musiciens, jusqu’à la marque des instruments avec lesquels celui-ci aura été composé. Sans oublier bien sur ce qu’ils ont bu et avalé ce faisant.


Ce côté « fan » me passe bien haut au-dessus de la tête.


Aurais-je voulu faire comme tout le monde juste pour participer à ces interminables discussions ? Le fait est que je n’y suis jamais arrivé. La fausseté aurait été remarquée des deux côtés, par la bande d’abord et par moi-même par ricochet, à moins que ce ne soit l’inverse, peu importe.


Je n’avais pas cette attirance pour le recueil des détails parce que d’une part je ne me sentais pas suffisamment passionné, mais aussi parce que je sentais que la référence était une façon d’en imposer aux autres. Qu’elle servait d’instrument de pouvoir, de gouvernement si l’on veut.


Cet abandon, lorsque j’y pense en le réduisant simplement au domaine musical, parfois me fait un peu honte encore, mais en même temps il m’indique aussi une forme inédite de la résistance.

Une résistance intuitive, innée si l’on veut, un héritage aussi me venant du père. Une résistance qui consiste à ne pas céder à l’esbroufe, à cette facilité d’en imposer aux autres uniquement par un savoir livresque, par un vernis culturel dont était friand la petite bourgeoisie et quelques parvenus qui cherchaient à rejoindre la meute des rabâcheurs perpétuels des cours de récré, de toutes les cours et leurs prétendants fatiguant.

3 réflexions sur “Abandon

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.