Le fantasme du tout en un.

Rien de nouveau sous le soleil me dit Berthe puis elle se penche et attrape sur un rayon du bas un gros bouquin à la couverture dépenaillée.

— tu vois, ça c’est le « Tout en Un » de ma mère qui le tenait de sa mère et qui elle même probablement l’a reçu en héritage de sa grand-mère , elle dit en me tendant l’ouvrage.

— Un bon poids la vache ! me dis-je. Puis je me mis à feuilleter délicatement le bouquin dont la date de publication était encore à peu près lisible:1910.

Il y avait là-dedans une somme invraisemblable d’informations portant sur tous les sujets susceptibles d’intéresser le quidam moyen du début du 20ème siècle. Cela allait de la recette de la potée au choux aux remèdes de grand-mère, des explications détaillées sur l’usage des ventouses et autres sangsues ,toute une partie traitant de botanique et de jardinage, avec de temps à autre un paragraphe amusant sur les vertus insoupçonnées de l’oseille et du pissenlit, puis, encore plus loin, on découvrait de vieilles cartes d’un monde révolu avec ses colonies ses comptoirs, des frontières totalement farfelues, le tout abondamment illustrées ensuite par des images d’indigènes. Et ce n’était pas tout, on tombait encore sur deux ou trois pages de citations grecques et latines, et encore plus loin des planches en noir et blanc alignant les bouilles des rois de France pour s’élancer ensuite sur la description détaillée du système respiratoire humain.

Je crois que c’est là que je me suis dit pouce, ça suffit et que j’ai refermé le bouquin pour allumer une cigarette.

— ça se lit sur une table pas au lit me dit Berthe en rigolant et aussi pour m’extirper de la fascination dans laquelle je suis toujours happé visiblement

Berthe c’est ma voisine de palier, elle frôle la soixantaine et vit seule avec son chat. C’est la seule qui a répondu à mon bonjour depuis que j’habite ici, dans cet immeuble sans ascenseur, à la Croix-Rousse.

De temps à autre nous nous rencontrons dans l’escalier, le dimanche principalement lorsqu’on remonte nos cabas du marché.

— Attendez je vais vous donner un coup de main j’ai dit la première fois en la voyant vaciller dans les étages au dessus de moi.

— oh ben c’est pas de refus elle a juste dit car elle était essoufflée. Et depuis c’est un rituel. Je me demande si elle ne guette pas mon retour du marché depuis la terrasse d’un bistrot pour se dépêcher de m’emboiter le pas lorsque j’en reviens car désormais on se retrouve en bas comme par miracle presque tous les dimanches.

—Les lyonnais, ce sont des cons finis, me dit Berthe assez régulièrement. On voit bien pourquoi c’est la capitale de la Gaule, jamais vu autant de connards au mètre carré elle ajoute.

Berthe vient de la région Parisienne, du coté de Pontoise. Une veuve qui a échouée ici, juste dans l’appartement d’à coté. J’avoue que selon mes premières impressions sur les autochtones je lui donne raison . Si à Paris les gens sont des cons de parisiens à Lyon les lyonnais leur dament le pion haut la main.

— On se refait le même ? Berthe dit, en me resservant un pernod sans attendre de réponse. Une dose du dimanche propice à enchainer la sieste avant même d’avoir déjeuné.

Après on bavasse de tout, de rien, on se tient compagnie comme ça une fois par semaine. Puis à un moment son chat miaule et vient se frotter contre elle, c’est le signal pour moi de me lever et d’aller rejoindre mes pénates. Il faut toujours se référer à un signal pour prendre congé élégamment des gens. Pour rester dans la zone où l’on n’est pas pesant pour l’autre.

De retour chez moi je range les courses et je vais m’allonger pour cuver l’apéro. Dans un demi sommeil les images naissent facilement sous les paupières, il faut relâcher toute la tension de celles ci pour obtenir la netteté, j’aperçois le bouquin, le tout en un posé sur la table où je l’ai laissé. D’un seul coup je me rends compte d’une petite douleur de ne pas en avoir un moi aussi. Car évidemment ma grand-mère et ma mère en possédait un, mais avec tous ces déménagements je ne sais absolument plus où je l’ai fichu.

Maintenant ça m’obsède bizarrement, je n’arrête plus de penser à ce bouquin. J’imagine que si je le retrouvais ce serait le signe certain d’une rémission, qu’il résoudrait d’un coup tous mes soucis, mes idées noires mes problèmes.

Peut-être même que je serais capable de coucher avec Berthe, que dis-je ? de vivre carrément avec elle, et ce juste pour être à proximité du bouquin qu’elle possède, si semblable à celui que j’ai paumé, je ne sais plus où, quelque part dans la vie.

6 réflexions sur “Le fantasme du tout en un.

  1. J’aime cette Berthe qui s’apparente à ma Marguerite qui s’en prend aux cons..y’a du boulot..j’en suis qu’aux premières aventures..je n’ai pas encore imaginé la fin de ce prochain roman 🙂 Vous avez là un bon incipit 🙂

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    1. oh je rosis, merci ! Je suis justement sur votre blog, vous êtes créative vous aussi ! Bon j’avoue ne pas être très porté sur la couture et les bijoux en général, mais je suis admiratif de tout effort dans n’importe quel domaine. Et puis on ne sait jamais pour un cadeau je peux me souvenir 😉 bonne journée également !

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      1. Je suis étonnée que la couture et les bijoux ne vous intéresse pas plus que ça 😁
        C’est d’autant plus gentil à vous de me suivre alors ces derniers temps, j’ai été plus productive dans mon atelier que dans mon imaginaire … il paraît qu’on ne peut pas tout faire !
        Au plaisir de vous lire …

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        1. Ça m’intéresse si je me concentre sur la notion de tissage, de colifichet, sur lés raisons pour lesquelles on se sent bien avec tel ou tel bijou ou vêtement bien sûr que oui mais pas toujours assez d’énergie parfois il faut m’aider … 🙂

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