Dépêche-toi de tendre l’autre joug.

—il faut que je vous avoue une chose mon père, mon fils n’est pas baptisé.

Le prélat , derrière son bureau, se redressa sur son fauteuil comme pour nous toiser de haut. J’étais fasciné par son profil d’oiseau de proie et son œil de mouette. Un œil gris bleu, presque totalement transparent.

Et en même temps je me faisais la réflexion que ma daronne n’en loupait jamais une question bourde.

Pourquoi donc allait-elle se fourvoyer ainsi dans d’insignifiants détails…?

Lorsque l’œil de mouette croisa les miens nous sûmes de concert que ce ne serait pas une partie de plaisir. Je veux parler de mon enfermement dans cet établissement privé, à Osny, près de Pontoise, chez les curés, presque tous polonais rescapés d’Auschwitz .

Si j’avais eu, jusqu’à mes 12 ans quelques velléités en matière de chrétienté comme d’altruisme, je pense que c’est à partir de cette journée mémorable qu’elles furent balayées. Car presque aussitôt que j’aperçus les feux arrière de la 4L disparaître au delà de la Viosne, je sus que j’étais parvenu dans une Sibérie à ma mesure.

L’enfumage était si parfait qu’un tout petit instant je sentis la faiblesse m’envahir et être à deux doigts d’émettre un sifflement admiratif.

Mon vieux n’y était pas allé avec le dos de la cuillère, question décorum ça se posait là…Il avait joué son va-tout, quitte à se saigner aux quatre veines…je n’ai jamais revu à ce jour une prison si semblable à première vue à un château. Non en fait ce n’est pas tout à fait exact pardonnez-moi c’est l’émotion… En réalité c’est la toute première fois que j’ai découvert qu’un château pouvait aussi être une prison. Voilà qui sonne bien plus juste désormais.

Mais mon bonheur sera de courte durée. Déjà le soir tombe, les lampadaires du grand parc s’allume, j’aperçois des silhouettes se rangeant deux par deux à l’entrée de La Chapelle. Il va falloir chanter ces chansons d’une débilité consommée…

—plus près de toi Mon Dieu, tsoin tsoin etc.

Puis de ramper jusqu’à l’autel pour prendre dans sa bouche ou la main l’hostie au goût de carton bouilli. Le tout de préférence avec une mine adéquat. Sinon gare à la gifle, à l’étiquette d’effronté que l’oiseau de proie à l’œil de mouette vous collera en ajoutant avec un petit ricanement

Tendez donc l’autre joue comme c’est écrit, maintenant.

Pif, paf, bienvenue à Saint- Stanislas ! Dugenoux.

7 réflexions sur “Dépêche-toi de tendre l’autre joug.

  1. Moi qui croyait avoir connu le pire des bondieuseries perdue au milieu du Pacifique, finalement c’est une prison planétaire. Votre texte m’a fait un écho désagréable, revoyant le rictus de ma daronne lorsque la voiture a démarré manquant de m’écraser le pied, me laissant seule devant cette bâtisse rendue accueillante de l’extérieure par des jardinières de géraniums ou d’anthuriums ( ça fait très crématorium).

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