Comment être conscient d’être conscient, et rester marié.

— Il a changé, ce n’est plus le même homme me dit-elle en parlant de son mari.

Puis il y eut un silence. Tout à fait le genre de silence qui ressemble à une question, à laquelle je pris garde de ne pas répondre.

Quelques nuages s’étaient formés au dessus de nos têtes mais il faisait encore beau. Les enfants courraient autour du bassin et de temps en temps s’arrêtaient pour propulser des petits bateaux.

Les moineaux voltigeaient tout autour de nous dérobant aux gros pigeons patauds les miettes de pain de sandwichs avalés à l’heure de midi. Je n’avais pas de rendez-vous, rien à faire vraiment cette après-midi là, je savourais mon désœuvrement.

Cette femme s’était assise près de moi avec un livre et je ne me souviens plus comment la conversation avait commencé. Elle avait commencé à partir de ma disponibilité sans doute.

J’étais disponible pour le ciel et ses nuages, pour les moineaux et les pigeons, les enfants qui courent et les femmes perdues.

Dans mon univers tout était intéressant et attirait mon attention. Je veux dire que je n’avais pas vraiment de but auquel m’accrocher, me concentrer pour faire quelque chose d’intelligent de moi-même, à part m’enfoncer un peu plus chaque jour et chaque nuit dans l’histoire que je ne cessais de me raconter et qui était ma vie.

C’était une femme qui avait dépassé la cinquantaine et son air triste m’avait aussitôt attiré. Je crois que les femmes tristes représentent quelque chose d’irrésistible pour moi. Aussitôt qu’ une apparait dans ma périphérie, je suis capable de me focaliser sur son visage durant de longues minutes. C’est une sorte de contemplation de la tristesse qui me renvoie à mon propre fond de tristesse probablement. Au début je ne me rendais pas compte de cette réciprocité, désormais je ne suis plus tout à fait dupe.

Lorsque j’étais plus jeune je me sentais obligé de vouloir secourir toutes les femmes tristes que je croisais sur mon chemin. Il faut dire que je me sentais doté d’une telle énergie, d’une telle vigueur et dont je ne savais que faire… Alors je dépensais sans compter.

Je me suis calmé depuis. Mais je n’ai rien perdu de mon attention envers la tristesse. J’espère être parvenu à dépasser ma propre image désormais. Peut-être est-ce une façon de savourer ma victoire que de continuer à observer inlassablement le visage des femmes tristes… Mais ce qui m’attire surtout désormais se sont toutes les histoires que ces femmes se racontent à elles-mêmes tout comme moi je me racontais quelque chose à moi-même. comme par exemple que ma mission sur terre était d’être écrivain.

Désormais je suis marié je ne peux plus faire n’importe quoi. Je n’éprouve plus l’envie, cette folle envie de faire n’importe quoi.

C’est à dire que passer à l’acte avec n’importe laquelle de ces femmes n’est pas pour moi quelque chose que je m’interdirais par fidélité seulement. Non ce serait faux de dire les choses comme ça.

C’est encore pire que cela je crois.

Je me dis tout simplement que je n’en éprouve plus l’envie réellement, je n’en éprouve plus la nécessité, ni le besoin. J’ai renoncé à m’éparpiller de ce coté là depuis que j’ai découvert la peinture, depuis que je me suis mis à peindre en amateur au début et puis désormais j’expose dans le monde entier, je suis devenu ce que tout le monde appelle un artiste.

Mais malgré cela, malgré le succès que remporte mes tableaux, je ne me sens pas réellement peintre, pas plus qu’artiste. Je suis toujours obsédé par mon récit, ce récit qui me fonde, qui me procure une identité personnelle et qui n’a rien à voir avec l’identité dont tout le monde veut à tous prix m’affubler.

Ce n’est pas que j’en sois encore à penser qu’il s’agit d’une imposture de ma part, non. Je peins relativement bien je crois, et puis j’ai eu la chance de pénétrer surtout les bons réseaux, de rencontrer les personnes influentes, ce que l’on nomme les « bonnes personnes » ces mécènes qui vous propulsent une carrière en trois coups les gros.

Je dois beaucoup à la femme que j’ai épousée. Je veux dire qu’elle se sera démenée avec une énergie sans cesse renouvelée pour que je parvienne à modifier mon récit sur moi-même. Pour que j’arrête de ne penser qu’à l’écriture. Et aussi au fait d’être totalement perdu, sans but, sans talent aucun pour tout le reste des occupations humaines.

Depuis que j’ai repris les pinceaux elle n’a jamais cessé de m’encourager. Je lui dois donc une grande part de ce cheminement vers la gloire et la fortune. La reconnaissance, la gratitude j’ai appris avec elle la définition de ces mots.

Pourquoi devrais-je briser tout cela sous prétexte que je croise sur mon chemin une femme triste ? Evidemment ce serait de la pure sottise.

Je ne suis pas superstitieux mais je me méfie tout de même, je ne tente plus le diable comme autrefois.

— Peut-être est-ce aussi vous qui avez changé je réponds à la femme triste. Peut-être avez-vous changés tous les deux, votre mari et vous-mêmes.

— Je me sens tellement seule dit-elle après un petit temps de silence.

Tout à fait le genre d’invite qui autrefois m’aurait fait volé à son secours. je pense.

— N’avez vous donc rien pour vous occuper je dis soudain. Moi par exemple je fais de la peinture, ça me passe le temps agréablement, je n’ai plus vraiment l’occasion de me pencher sur ma propre solitude, et puis je suis marié. S’occuper de l’autre libère d’une certaine manière de cette fameuse solitude.

D’ailleurs il faut que je vous laisse, je me rends compte qu’il est bien tard je ne voudrais pas qu’elle s’inquiète.

Je me suis levé en saluant poliment cette femme triste, les moineaux et les pigeons se sont envolés effrayés par mon mouvement.

En rejoignant la sortie du Jardin, quelque chose m’a étreint le cœur l’espace de quelques secondes, je me suis demandé si je n’allait pas faire machine arrière, revenir vers ma tristesse et aller me vautrer avec elle dans une chambre d’hôtel. Cela aurait tellement été moi, moi dans mon éternel récit, moi dans ma triste histoire. j’en étais tout à coup conscient, j’étais conscient d’être conscient de tout cela désormais.

J’ai sorti mon paquet de cigarettes et au moment d’en allumer une je me suis dit que la prochaine étape, après avoir tordu le coup à ma tristesse, serait sans doute de lever le pied sur le tabac. Peut-être qu’à la fin des fins je finirai totalement clean, près à être canonisé par un quelconque pape.

Mais là j’étais déjà parti dans un autre récit je le savais, je souriais et je me mis à presser le pas pour rejoindre mon épouse.

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