Grandes idées, beaux sentiments, temps perdu.

Jean-Baptiste Greuze détail de La cruche cassée ( 1725-1805)

Je lis un bel article sur Proust écrit par Lisa. Ce qui me rappelle un autre hiver et le plaisir éprouvé à lire La recherche, bien calé au fond de mon lit seul sous la couette. Je devais être souffrant comme d’habitude pour avoir le courage, l’entêtement ou l’abnégation de me plonger dans une telle œuvre.

Ce qui retient mon attention alors se situe dans la précision des détails, ce ne sont jamais de grandes idées générales sur la vie ni non plus les beaux sentiments.

Le détail. C’est toujours grâce à lui que je m’y retrouve, où que je bifurque d’une certaine réalité qui ne me convient qu’à moitié. C’est grâce au détail, cet objet insolite qui surgit soudain en plein rêve qu’évoque Don Juan le vieux sorcier Yaqui à Carlos Castaneda grâce à cette bizarrerie et qu’il est pourtant impératif de suivre afin d’explorer, de voyager de rêve en rêve, que je parviens à m’extirper de la mélasse intellectuelle ou sentimentale.

Une fille raffinée et aimable apparaît soudain dans un souvenir. La voici tout à coup , elle ouvre la bouche et le son de sa voix est trop aigu, ne sonne pas juste…je prends aussitôt les jambes à mon cou ( les miennes !) Et patatras, je vois ce bon vieux Greuze sortir de sa boite avec sa cruche cassée

Lorsque j’étais plus jeune je faisais souvent fi des détails, par une sorte de fierté, de compassion mal placée, par bêtise, inconscience ou ignorance, je méprisais avec morgue tous ces signaux infimes qui prédisent généralement le fiasco, l’ennui, la catastrophe.

Cette invulnérabilité de la jeunesse s’est envolée un jour, peut-être en partie grâce à Proust et à cette attention soudaine qu’il aura su me communiquer concernant les détails.

On dit généralement que le diable s’y cache, mais ce n’est comme toujours qu’à moitié vrai, il y a quelque chose d’autre une fois la crainte des tentations traversée.

Disons l’Innommable tant que le doute subsiste. Et il est préférable qu’il subsiste !

D’ailleurs certains se feront trancher le cou pour moins que ça de nos jours. Le tranchant des certitudes bientôt réinstallé en Place de Grève. Et Nicolas Pelletier ce tire-laine qui ouvre le bal des têtes qui roulent dans la sciure pour finir sans l’osier, sera bientôt suivi par de nombreux autres, dont moi probablement à la fin des fins.

On se rend compte alors de bien des paradoxes surtout. Et cette lassitude amusée lorsque quelqu’un s’approche, des jeunes gens la plupart du temps, encore que certains vieillards un peu sots puissent les accompagner pour bêler de concert leurs grandes idées, leurs si beaux sentiments.

Est-ce qu’en peinture les grands sentiments valent encore quelque chose de nos jours ? Et les grandes idées ? Je crois que c’est là-dessus que j’aurais le plus bloqué pour effectuer ma fameuse démarche artistique.

J’ai l’impression d’avoir été la victime (consentante bien sur) d’une association de malfaiteurs académiques dont il m’aura fallu de nombreuses années pour parvenir à m’en extraire, à m’évader de ce mensonge.

Et si je veux me souvenir de l’outil qui m’aura le plus aidé à scier les barreaux de ma cellule, c’est encore un défaut, la curiosité.

On comprends mieux pourquoi elle est listée comme défaut par l’Eglise, et combien séduisante est l’idée de s’élancer vers la studiosité d’un Thomas D’Aquin. C’est à dire, en gros, d’étudier d’abord les êtres, la création avant de s’élancer tête baissée vers l’étude d’un improbable Créateur tel qu’on nous le dépeint et telle qu’on guide généralement les troupeaux. Encore que la fréquentation d’Averroès et d’Aristote, sur lesquels il s’appuie, ne lui ait pas valu que des sinécures et que nombreux de ses écrits, son œuvre, auront été condamnés plusieurs fois.

C’est qu’on ne peut pas grand chose à l’air du temps sinon fermer portes et fenêtres et se calfeutrer lorsque les mauvaises odeurs, les miasmes arrivent au coin de la rue. Ce qui là aussi pose un fameux problème, celui d’avoir du nez ou de ne pas en avoir justement.

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