Se faire des idées et les gratter

tableau huile Patrick Blanchon
Pensées entremêlées, huile sur toile 2018

—Dans ma révolte permanente contre à peu près tout et rien, je m’attaque aux idées en ce moment. Et de façon un peu plus virulente que d’ordinaire.

Je veux parler de ces idées qui viennent nous pourrir l’existence comme une poussée d’acné mal appropriée. Car c’est souvent lorsqu’on veut être un peu peinard qu’elle accourent bizarrement au grand galop.

Et on les gratte dans l’espoir d’amoindrir leur virulence justement, en vain évidement.

— Oui… me répond-il en essayant de redresser un tableau de guingois.

Il fait encore frisquet ce samedi matin de février, c’est le dernier jour de l’exposition et G. et venu me voir pour m’apporter les livres que j’apporterai à la librairie de Trévoux pour notre « RENDEZ-VOUS ». Il est aussi venu regarder les tableaux et s’étonne de ne voir presque aucun visage accroché.

Mon discours est admirablement bien rodé désormais et je peux expliquer pourquoi cette thématique du visage, je la sentais trop proche de son texte, proche presque à l’illustrer, ce que je ne voulais pas.

Quelque chose qui illumine peut tout à fait prendre comme prétexte le visage comme il l’utilise dans son recueil, alors que moi c’est la peinture qui ne prend qu’elle même comme prétexte si j’ose dire.

C’est à dire que tout sujet étant prétexte autant se passer d’intermédiaire et aller directement à la source. Encore que moi si je dis source ce n’est que ma petite source personnelle bien sur. Je ne prétend pas atteindre à ce qui se fait sans moi ou delà de moi, j’essaie toujours de revenir à quelque chose de modeste, qui possède cette solidité de socle, de charrue.

G. s’acharne un peu à redresser le tableau qui soudain penche de l’autre coté.

— Je supporte mal quand un tableau n’est pas droit il dit.

— Oui je comprends je réponds et fais semblant de l’aider à redresser la toile.

Et c’est étonnant de nous voir ainsi avec le recul, comme si je me dédoublais et arrivais soudain dans la grande salle nimbée de lumière.

Quel est donc l’enjeu de cet échange autour d’un tableau légèrement de guingois ?

Et c’est à cet instant bien sur que je commence à me faire des idées et que je me les gratte comme on gratte une piqure de moustique.

— Et si le fait de voir une toile mal accrochée était un signe, une sorte d’oracle ? Et si soudain je pouvais prêter à G, un monologue intérieur soudain me dis-je moi-même dans mon propre monologue intérieur

Peut-être s’en rend t’il compte soudain car il délaisse soudain le tableau pour passer au suivant, comme un enfant lâche une main pour aller jouer.

Les poètes sont sans doute ainsi, perpétuellement à lire dans l’invisible, et on ne peut pas leur dissimuler grand chose derrière leur air parfois bien ordinaire.

C’est à dire qu’il est tout à fait capable d’être emmerdant pour s’accrocher à quelque chose qui le rendrait commun soudain. Comme si sa propre idée du commun ne pouvait se passer d’agacer un peu parfois l’autre.

Et c’est étrange de penser les choses comme ça, je veux dire d’avoir ce genre d’idée qui arrive ainsi par inadvertance. Et comment y répondre surtout ?

A un moment je me suis demandé s’il ne voulait pas que l’on s’empoigne un peu, comme s’il essayait pour voir, me faire sortir de mes gonds. Ce dont évidemment je me suis bien gardé comme toujours. Ce flegme, cet impassibilité face aux avances de toutes sortes est assez nouveau. Je me souviens d’un temps il n’y a pas si longtemps où j’aurais répliqué séance tenante : De quoi tu te mêles ? Il est tout à fait droit ce tableau, quitte même à faire montre de la pire mauvaise foi.

Il faut dire aussi qu’il a été bien malade, une nouvelle opération du cœur et dans la foulée des reins à cause d’un vilain calcul. Il a sacrément morflé depuis décembre à commencer par se prendre le covid et tout ensuite s’est enchainé.

— Je me sens mieux depuis une semaine environ, je revis ! me confie t’il.

Rien de plus normal que de s’intéresser à la perpendicularité des tableaux je me dis alors. Car si on ne s’intéresse pas à ça dans ce moment de renaissance, dans un tel regain de vitalité je me demande soudain moi aussi à quoi on pourrait bien s’intéresser !

De là à souhaiter tomber malade, me retrouver aux urgences, être opéré, il n’y a guère qu’un pas si je pouvais être certain qu’à la fin en étant certain de m’en remettre, moi aussi, j’acquerrais une semblable attention aux petits détails de l’existence.

Voilà tout à fait ce genre d’idée tout à fait saugrenue qui me vient parfois et que je ne cesse de gratter comme une croute.

Mais tout bien pesé j’imagine que ça doit venir d’une propension inoubliable, une fatalité, à conserver coute que coute les plaies à vif de peur d’être complètement insensible à tout et rien, dans le seul but de rester vivant à ma façon, tout comme G. s’obstine à guetter la justesse des lignes et des angles dans sa manière à lui.

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